Si George Bush a de l'instinct, comme le répète l'entourage, Paul Wolfowitz a de l'entêtement. Les deux conduisent à la guerre. Le président montre toujours autant d'impatience, et le vice-ministre de la Défense, vrai moteur dans la crise irakienne, a rompu mardi, devant un parterre de vétérans des guerres étrangères, une nouvelle lance en faveur de l'usage prochain de la force: «Devons-nous attendre jusqu'à ce que les gens qui sont prêts à nous aider à l'intérieur de l'Irak perdent patience?, a lancé Wolfowitz. Ou devons-nous attendre que Saddam Hussein finisse de préparer ses armes de terreur de masse qui mettront davantage en danger nos troupes?» Mais cette confiance dans les armes pour atteindre un objectif longuement mûri – abattre le régime irakien – cache en fait une série de défaites dont les Américains commencent à prendre conscience. Avant la bataille, il vaut la peine d'en faire le tour.

Les Etats-Unis hors la loi

Il n'y a pas homme plus pondéré que Kofi Annan. Mais le moment est si grave que le secrétaire général des Nations unies s'est aventuré en terre hostile. Dans les colonnes du Wall Street Journal, place forte du parti de la guerre, il met en garde Washington et Londres: une action militaire sans l'aval du Conseil de sécurité constituerait une violation du droit international. Annan le dit en fait en termes plus diplomatiques: «La légitimité de cette action serait largement discutée, et, ajoute-t-il, elle n'obtiendrait pas le soutien politique nécessaire pour son succès à long terme, après la phase militaire.» D'autres juristes, tenus à moins de prudence, avancent que le droit serait violé même si les Etats-Unis partaient en guerre en ayant obtenu – miraculeusement – une majorité sur leur nouvelle résolution: elle ne contient, pas plus que le texte de la 1441, une autorisation automatique de recourir à la force contre l'Irak.

L'ONU honnie, mais renforcée

George Bush, jeudi dernier et plusieurs fois ensuite, a sommé le Conseil de sécurité de voter un texte que Washington interpréterait comme un feu vert, sans quoi les Nations unies ne seraient plus une organisation «pertinente», ravalée à ses yeux au niveau de la Société des Nations de l'entre-deux-guerres. Dans la fraction républicaine la plus dure, l'organisation est plus crûment vouée à l'insignifiance: «La présidence américaine n'est pas une filiale de l'ONU, dit un faucon, et l'ambassadeur du Cameroun n'a pas à dicter notre politique.»

Ce discours brutal est pourtant minoritaire. Le développement de la crise irakienne vers le point d'explosion a eu dans le monde – et aussi dans une partie de l'opinion américaine – un effet exactement inverse au mépris affiché par les conservateurs. Les Nations unies sont perçues, bien plus qu'avant, comme le lieu légitime pour gérer les crises. L'organisation retrouve même sa vocation première qui avait été gelée par la guerre froide, pense Anne-Marie Slaughter, professeur à Princeton: préserver les générations futures du fléau de la guerre. «Plus Bush cherche à utiliser la puissance américaine pour débarrasser le monde de dangers, au moins tels qu'il les conçoit, plus les autres nations du monde auront besoin d'un forum pour restreindre les Etats-Unis.»

Une ruineuse solitude

Si l'Irak est occupé après une action militaire, les Etats-Unis auront besoin de l'ONU. Dans le palais de Manhattan, on l'admet avec peine, des fonctionnaires internationaux réfléchissent à la prise en charge des réfugiés, à la protection des droits de l'homme, au soutien d'une administration nouvelle, etc. Mais comme le dit Kofi Annan, un tel soutien sera difficile à accorder si les Américains sont en violation du droit. De toute manière, le coût de l'entreprise pour les Etats-Unis sera incommensurablement plus élevé que celui de la guerre du Golfe de 1991. Les riches alliés, alors, avaient payé la facture: 54 milliards de dollars. Or la première facture de la reconstruction en Irak est évaluée à 100 milliards. L'Allemagne et le Japon ne sont pas là pour casquer,

Une déroute diplomatique

Cette solitude coûteuse dans l'après-guerre renvoie à l'isolement diplomatique dans lequel se sont enfermés les Etats-Unis. Le recul des nations devant une action qui ne paraît pas justifiée vient couronner le prix que paient les Américains pour avoir tenté d'imposer depuis deux ans leur voie solitaire: rejet du Protocole de Kyoto, de la Cour pénale internationale, enterrement du traité ABM, Proche-Orient laissé à son pourrissement, etc. Le capital de sympathie accumulé en septembre 2001 a été dilapidé, et le dernier allié qui compte, Tony Blair, doit certains soirs maudire son partenaire de la Maison-Blanche.