Le Temps: En abdiquant, Benoît XVI ne contredit-il pas la volonté de Dieu?

Agostino Bagliani Paravicini: Non. La conception selon laquelle le pape ne peut quitter sa fonction que le jour de sa disparition est le fruit d’une évolution historique. Ce n’était pas le cas jusqu’au XIe siècle. Le successeur de Pierre est devenu au fil des siècles le vicaire du Christ sur terre. Il a fini par s’identifier au Christ éternel. A partir de là, le pontificat ne peut s’achever qu’avec la mort. La phrase de Jean Paul II «je ne descends pas de la croix», malgré la maladie, est une nouvelle façon de lier la figure du pape à celle du Christ. En réalité, le pape reste libre de partir. Le droit canonique le prévoit de manière somme toute assez claire depuis la démission de Célestin V (1294).

– Est-ce à dire que le geste de Joseph Ratzinger réintroduit la distance d’origine entre le pontife et le Christ?

– Benoît XVI, en démissionnant, agit comme un évêque, qu’il est d’ailleurs à la tête du diocèse de Rome. Il redevient davantage un «primus inter pares». Il prend en somme un peu à contre-pied l’histoire qui en a fait une sorte de monarque absolu à la tête de l’Eglise. La démission du pape redimensionne la figure du pape, ce que souhaite depuis toujours le monde protestant. On pourrait, de manière tout à fait hypothétique, considérer que ses origines allemandes le rapprochant de la Réforme ont pu l’influencer dans son choix. Ce qui est certain, en revanche, c’est que désormais ses successeurs ne pourront plus négliger l’éventualité, voire l’opportunité, d’une abdication.

– Ce départ anticipé n’affaiblit-il donc pas la fonction?

– Non. Au contraire, il la renforce même en l’humanisant.

– Qu’en est-il de la cohabitation future de deux papes évoquée par certains?

– Là encore, on peut voir les choses des deux manières: sous l’angle de la modernité, accompagné d’un retour à l’ancien. Ou sous celui de la difficulté. Dans ce cas, il vaut la peine de se rappeler les péripéties de Célestin V, le dernier pape avant Benoît XVI à avoir renoncé à la papauté au XIIIe siècle. Son successeur, Boniface VIII, avait tenté de le contrôler en le gardant près de lui. Célestin s’étant enfui, il le fit appréhender et enfermer dans un château où l’ancien pape mourut «prisonnier». Aujourd’hui, les choses ne peuvent plus se passer ainsi! Certes, on peut imaginer que Joseph Ratzinger cherchera à exercer son influence. Mais je ne le pense pas. C’est peut-être au niveau de l’image qu’il pourrait y avoir quelques tensions. Dans les faits, Benoît XVI ne va plus apparaître en tant que pape même s’il va continuer de vivre au sein du Vatican et porter le titre de «pape émérite» (que le pape emprunte au monde universitaire dont il provient). Mais le nouveau pape ne sera plus le seul à porter une soutane blanche! Une nouveauté sur le plan symbolique et de l’image.

– Justement, son retrait d’abord à Castel Gandolfo, résidence d’été des papes, puis dans un couvent, ne représente pas une façon de faire disparaître l’ancien pontife, devenu encombrant pour le nouveau?

– Non. L’avenir de Joseph Ratzinger a été décidé par lui-même. Il va se retirer dans la prière. Il ne sera pas le prisonnier de la Curie. Comme il ne la pilotera pas dans l’ombre.

– Comment comprendre les références répétées au Malin dans les derniers discours de Benoît XVI?

– D’abord, il ne faut pas oublier que pour l’Eglise l’existence du Diable est réelle. Donc, le fait de le nommer n’est ni nouveau ni étonnant. Mais, bien entendu, par rapport aux scandales qui troublent la vie du Vatican, le Malin est en même temps une métaphore des vicissitudes actuelles. En somme, Benoît XVI reconnaît qu’il y a du mal, qu’il y a des problèmes. Mais il ne peut que les évoquer. Le secret prime. Car ce sont des choses difficiles à divulguer et qu’il remet dans les mains du prochain pape.

– Qu’est-ce que les adieux du pape, inédits, suscitent chez les fidèles?

– Ses adieux alimentent de la dévotion à son égard. On l’a vu ces jours. Des gens viennent de loin pour témoigner leur attachement. La personnalité du pape apparaît profondément plus humaine. Célestin V, encore lui, avait même fait l’objet d’un culte qui dure encore aujourd’hui. Mais cela est une autre histoire…