Jean-Pierre Chevènement va vraisemblablement quitter le Ministère de l'intérieur, se trouvant en porte à faux au sein du gouvernement français sur la Corse. En juin déjà, le ministre avait exprimé son désaccord avec le premier ministre, Lionel Jospin, disant clairement que ce ne serait pas lui qui présenterait le projet de loi qui octroierait plus d'autonomie à l'île de Beauté. Et, mardi, il a réitéré son opposition au projet gouvernemental, estimant que les récents attentats lui ont donné raison. Selon lui, aucune négociation n'est possible sans que les nationalistes corses rompent avec la lutte armée et qu'ils s'engagent explicitement à ne plus utiliser l'action clandestine. Chef de file du Mouvement des citoyens, Jean-Pierre Chevènement rencontrera le chef du gouvernement en fin de semaine et, selon la rumeur, il serait réaffecté au Ministère de l'emploi, à la place de Martine Aubry qui s'en va contester la mairie de Lille. Mais on lui prête aussi l'intention de quitter le cabinet. Ce serait alors un coup trop dur pour Lionel Jospin qui s'apprête à s'engager dans la course présidentielle à la tête de la gauche plurielle dans deux ans.

Désormais inéluctable, le départ de Jean-Pierre Chevènement est sur toutes les lèvres. La presse nationale et régionale de mercredi lui donne une large place. Libération, qui consacre ses trois premières pages sous le titre «Jean-Pierre Chevènement joue les trouble-Corse», rappelle que le ministre est opposé à déléguer le pouvoir législatif aux Corses comme le prévoit le processus de Matignon. Il devra donc quitter son ministère. Tout est, selon le journal, une question de temps. Les stratèges proches du pouvoir devront prendre en compte les multiples sondages dans lesquels une majorité de Français souhaitent que le ministre reste à son poste. Certains de ses conseillers prêchent pour un départ rapide: rester à son poste, c'est courir le risque d'être sali en laissant développer l'idée qu'il saborde le processus de paix.

Pour Le Monde, Jean-Pierre Chevènement est prêt à partir. Le journal va jusqu'à placer un tel départ dans la logique des événements. Citant des milieux proches de Matignon, il écrit: «Quand on ne change pas de politique (faisant référence au pari de Jospin), on change d'hommes.» Le quotidien croit aussi savoir que les hostilités entre le ministre et certains conseillers du premier ministre sur la question corse datent de plusieurs mois et que certains d'entre eux auraient proposé que le projet de loi sur le nouveau statut de la Corse soit présenté à l'Assemblée nationale par un autre ministre. Proposition à laquelle Jean-Pierre Chevènement a fait savoir publiquement que c'est au ministre de l'Intérieur qu'incombait cette tâche.

Deux paris incompatibles

L'éditorialiste de L'Humanité, organe de presse des communistes représentés au gouvernement, est critique vis-à-vis du ministre et semble approuver son départ. «Qu'il soit dangereux de se montrer conciliant avec la persistance de la violence dans l'île, c'est un fait. Mais il serait tout aussi hasardeux, sous prétexte de dénoncer cette violence, d'assimiler systématiquement toute tentative d'ouvrir la voie à une solution politique à une liquidation rampante de la République.» A l'inverse, Midi-Libre rappelle qu'en «ces temps de pensée molle et de consensus, Jean-Pierre Chevènement est avant tout un homme de conviction… et non pas une girouette. Il a dit son fait sur la Corse dès le mois de juin. Il téléphone au premier ministre la semaine dernière pour lui redire ses inquiétudes et il n'a eu, en retour, qu'un accueil frais, un premier ministre rencogné dans ses certitudes».

Corse-Matin estime pour sa part que «le premier ministre peut difficilement faire deux paris: ramener la paix en Corse et conserver Jean-Pierre Chevènement dans son équipe gouvernementale… car la poursuite des violences nationalistes est inacceptable pour le ministre de l'Intérieur».

La une du Nouvel Observateur (édition quotidienne sur Internet) dit tout: «Corse: Chevènement persiste et signe, et prépare sa sortie.» Le journal reprend par ailleurs une déclaration de Bertrand Delanoë, candidat du Parti socialiste à Paris, qui «espère que Jean-Pierre Chevènement, avec ses particularités, restera dans notre équipe pour l'intérêt de la France». Enfin, Le Parisien donne la parole au maire radical de gauche de Bastia et ancien ministre de la Fonction publique de Lionel Jospin, qui déclare que «la présence de Chevènement au gouvernement est indispensable». Le Corse déclare partager largement les réserves de Jean-Pierre Chevènement ainsi que son attachement à l'indivisibilité de la République.