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Le département d’Etat américain, un grand désert anxieux depuis l’arrivée de Donald Trump

En rapatriant le centre du pouvoir vers la Trump Tower et la Maison-Blanche, Donald Trump a créé un grand vide au secrétariat d’Etat, délaissé et aux missions incertaines, raconte dans un article sidérant The Atlantic

Les drapeaux du hall d’entrée du département d’Etat flottent dans le silence. «C’est normalement animé ici. Les gens viennent en général pour des réunions, il y a beaucoup de monde et maintenant c’est si tranquille», déclare un employé. Aujourd’hui, les activités du ministère des Affaires étrangères américain ont plutôt déménagé à la cafétéria où, en l’absence de travail, les gens s’agglutinent autour de la machine à café.

Le mensuel américain The Atlantic vient de consacrer une grande enquête au département d’Etat, dont le nouveau président veut réduire drastiquement le budget, laissant près de 70 000 personnes dans l’incertitude. Et l’article est édifiant.

L’article original, dans The Atlantic: The State of Trump’s State Department

Des employés asservis

Depuis cette annonce, les employés encore en fonction ou ceux récemment licenciés demandent tous l’anonymat lorsqu’il s’agit de s’entretenir avec la presse. N’étant pas autorisés à discuter avec les médias, certains craignent d’être sanctionnés. D’autres s’inquiètent du sort de leurs anciens collègues s’ils révélaient des informations compromettantes. La plupart ont servi à la fois des administrations républicaines et démocrates, mais se sentent impuissants face à une administration qui les muselle.

Environ deux douzaines de personnes ont été invitées à démissionner, certaines avec un préavis de seulement douze heures, raconte «The Atlantic». Une nouvelle équipe avec un nouveau mode de fonctionnement est en train de se mettre en place. Mais aucun des employés encore en fonction n’a été mis au courant de ces démarches. Le département des Affaires étrangères est en quelque sorte devenu une zone de restructuration mystérieuse.

J’ai l’impression de venir à l’hôpital pour prendre soin d’un membre de la famille en phase terminale.

Un département déserté

Le ministère étant manifestement exclu des réunions avec les dirigeants étrangers, des postes clés de l’Etat restant non pourvus; et la Maison-Blanche ne sollicitant pas de nombreux conseillers en matière de politique, il ne reste que très peu à faire. «Avant, c’était une bonne journée si je partais avant 10h du soir», déclare un ancien membre du personnel accoutumé à commencer à 6h30 le matin. «Maintenant, je viens à 9h, 9h15, et je pars à 17h30.» L’hostilité apparente de la Maison-Blanche décourage des employés habitués à canaliser leur ambition et leur idéalisme dans un travail de précision et très réglementé.

En l’absence d’un rythme de travail plus soutenu, l’anxiété a augmenté. «J’aimais mon travail» assure une employée. «Maintenant, j’ai l’impression de venir à l’hôpital pour prendre soin d’un membre de la famille en phase terminale. Vous venez tous les jours, vous apportez des fleurs, vous lui brossez les cheveux, vous lui vernissez les ongles, même si vous savez que ça n’a pas de sens. Mais vous le faites tout de même, par amour.» «J’avais l’habitude d’aller à trois ou quatre réunions interagences par semaine, ajoute un autre, «je n’ai eu qu’une seule de ces réunions au cours des cinq dernières semaines». Même le torrent de mails entre des différents services du ministère a ralenti. De deux cents courriels par jour, le département n’en reçoit plus maintenant que deux douzaines, explique «The Atlantic».

Des décisions prises en famille dans le dos des bureaucrates

Le cercle de décision s’est rétréci, de nombreux membres du personnel sont donc surpris d’être mis à l’écart et de ne plus être consultés. «L’administration pense que le département d’Etat ne devrait pas exister. Ils pensent que Jared Kushner (le gendre de Trump) peut tout faire. Cela me rappelle les pays en développement où j’ai servi. La famille domine tout, et le Ministère des affaires étrangères ne sait rien», s’insurge un officier du département.

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A l’heure actuelle, les gens ne savent que très peu de choses sur ce qui se passe. Quelques-uns disent même s’informer en consultant les médias, s’étonne le journal… Mais ces informations elles-mêmes ne proviennent pas de sources officielles. Il n’y a pas eu de conférence de presse du département d’Etat depuis l’entrée en fonction de Donald Trump. Ces séances ne concernent pas uniquement les journalistes, elles sont également essentielles pour les diplomates américains à l’étranger qui doivent être mis au courant des priorités politiques. Sans ces relais d’informations quotidiens, les personnes travaillant en dehors des frontières nationales avancent à l’aveugle.

Certains diplomates américains, en particulier ceux qui occupent des postes géopolitiquement sensibles, s’organisent selon l’orientation de l’époque Obama, car aucune nouvelle stratégie n’a été introduite. Mais «la diplomatie continue», a déclaré un diplomate américain à l’étranger. «Les gens remarquent chaque petit changement dans notre position. Et nous ne savons pas toujours où l’administration en est et où elle compte aller. Alors nous opérons en suivant de vieilles orientations, jusqu’à ce que Washington prenne de nouvelles décisions.»

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Un nouveau personnel douteux

Le fait qu’il n’y ait pas eu de sous-secrétaire d’Etat nommé, et que de nombreuses fonctions ne soient pas pourvues, est également jugé inquiétant par le personnel du département, lit-on toujours dans cette enquête édifiante. Tous ces détails émettent des signaux troublants que les dirigeants et les diplomates d’autres pays examinent pour obtenir des indications sur des changements politiques potentiels.

Mais, bien que les personnes sélectionnées par les hauts fonctionnaires de l’Etat n’aient pas encore été nommées, d’autres nouveaux membres du personnel sont arrivés. Le Bureau de la planification des politiques, créé par George Kennan après la Seconde Guerre mondiale, est maintenant occupé par un groupe de trumpistes plutôt mystérieux, comme quelques doctorants, des universitaires sans expérience et une avocate soupçonnée de faute professionnelle.

Beaucoup reconnaissent qu’en période de transition, le département peine parfois à être efficace. Mais ils ne comprennent pas pourquoi une telle sélection est faite de manière si stricte. «Rien ne fera de vous un libertaire plus vite que de travailler au sein du gouvernement fédéral», a déclaré l’état-major. «S’ils jugent le système pas efficace, s’ils veulent plus ou moins de personnel, il doit y avoir une réforme. Mais sans analyse, les restructurations sont inefficaces» déclare un employé de la nouvelle administration. Au lieu de cela, la Maison-Blanche néglige le travail des professionnels, méprisés car non élus. «C’est comme si l’administration voulait neutraliser l’organisation», conclut-il. «C’est traumatisant de faire partie de la fin de l’Amérique, sans aucune raison.»

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