C’est une conséquence peu médiatisée de la crise politique ivoirienne. Ce 28 janvier, la crise entre dans son troisième mois de blocage, entre les partisans du président sortant Laurent Gbagbo, et ceux du candidat reconnu par la communauté internationale, Alassane Ouattara. Pourtant, cet effet de la crispation politique fait l’objet d’avertissements depuis la mi-janvier en particulier de la part des agences onusiennes: les déplacements de certaines populations ont commencé, à l’intérieur du pays ou vers les nations voisines, surtout le Libéria.

Ces départs ont deux raisons: les tensions entre communautés, liées ou non à l’un ou l’autre des camps en présence; ou la crainte des résidents d’origine étrangère, venus notamment des pays de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui se sentent menacés. Selon les sources, la Côte d’Ivoire compterait entre cinq et sept millions de résidents d’origine étrangère, dont trois millions de Burkinabès. «Pour fuir l’insécurité, la population se déplace en masse à l’intérieur du pays et vers les pays frontaliers: Libéria, Burkina Faso, Mali, Guinée et Ghana», indiquait récemment l’UNICEF.

«Signaux d’alerte à l’Ouest», lançait, le 13 janvier, un communiqué du service d’information humanitaire de l’ONU, IRIN, relayé par Jeune Afrique: de retour d’une mission, le coordinateur humanitaire, Ndolamb Ngokwey, fait état de «milliers d’Ivoiriens qui ont abandonné leur maison, suite aux tensions croissantes à l’ouest, en particulier autour de la ville de Duékoué, où se sont déroulés au début du mois de terribles affrontements intercommunautaires». Le haut fonctionnaire «fait remarquer que les violences récentes, qui auraient été déclenchées par la mort d’une commerçante lors d’un braquage, avaient des racines profondes et que les tensions locales étaient exacerbées par l’impasse politique en Côte d’Ivoire», ajoutait l’IRIN.

Deux jours auparavant, le Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) donnait une première estimation du nombre de réfugiés venu de Côte d’Ivoire au Libéria. «Il y a désormais quelque 25’000 Ivoiriens au Liberia avec environ 600 arrivées par jour», indiquait le porte-parole Adrian Edwards, cité par l’AFP. La dépêche ajoutait: «Pour faire face à cet afflux, l’agence onusienne travaille à la mise en place d’un camp d’accueil dans l’est du Liberia, à Bahn près de Saclepea (Comté de Nimbaun) ayant une capacité d’accueil de 18’000 personnes […] Il permettra de relâcher la pression sur les populations locales qui ont accueilli nombre de ces réfugiés.»

Pour comparaison, dans une fiche consacrée au pays, la même instance relève à propos de la tentative de coup d’Etat en 2002 et des violences des années suivantes, qui ont conduit à un partage du pays en deux zones: «une étude réalisée en 2005 estimait à 709’000 le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Environ 13’000 Ivoiriens auraient sollicité ou obtenu l’asile dans la sous-région, principalement au Libéria, en Guinée et au Mali. Par ailleurs, la Côte d’Ivoire accueille quelque 24’800 réfugiés et demandeurs d’asile.»

Les départs actuels semblent peu évoqués dans les médias ivoiriens accessibles en ligne. Et quand c’est le cas, il en est fait mention dans les journaux pro-Ouattara. Ainsi de Nord-Sud, qui, à mi-janvier, racontait le «ras-le-bol» des ressortissants de la CEDEAO. Dans la ville de Man, au centre-ouest du pays, 2000 personnes ont défilé lors d’une marche pacifique. Ils dénonçaient, indique Nord-Sud, «les exactions dont les ressortissants des voisins de la Côte d’Ivoire sont l’objet depuis quelque temps.»

Le porte-parole de la communauté, Ouédraogo Issaka, accusait: «Depuis le début de la crise post-électorale, nous constatons que les citoyens des pays membres de la CEDEAO sont régulièrement victimes de menaces et d’exactions. La dernière action en date est le conflit inter-ethnique qui a éclaté récemment à Duékoué [ville de l’Ouest, proche du Libéria et de la Guinée], où des miliciens ont perpétré de graves violences sur nos ressortissants allant jusqu’à la perte en vies humaines et provoquant par la même occasion, des milliers de déplacés. A Abidjan comme dans plusieurs contrées de la zone dite gouvernementale, nombreux sont nos compatriotes qui subissent au quotidien des menaces et des violations des droits de l’Homme.»

Le 18 janvier, le HCR communiquait à nouveau, en mentionnant d’ailleurs Duékoué, se disant «particulièrement préoccupé par les conditions dans la mission catholique dans la ville de Duékoué où se trouvent quelque 13’000 personnes. L’enceinte de cette église ne dispose d’aucun système d’assainissement pour faire face au grand nombre de déplacés, les détritus s’accumulent et les risques d’épidémie s’accroissent.»

De plus, l’organisation annonçait alors 30’000 réfugiés au Libéria, et notait que «dans l’est du Libéria, le travail continue à Bahn sur la construction du nouveau camp pour les réfugiés, mais les difficiles conditions dans la jungle ralentissent les travaux par rapport au rythme prévu. Deux bulldozers ont été acheminés sur place depuis la Sierra Leone pour accélérer le défrichage du terrain qui, jusqu’à présent, se faisait à la main.»

Ce mardi 25 janvier, l’agence onusienne confirmait le chiffre de 30’000 réfugiés, précisant que la «première phase» d’installation du camp à Bahn est «achevée». L’instance ajoute: «De nombreux Libériens se rappellent encore de leurs années passées en Côte d’Ivoire en tant que réfugiés. D’autres partagent la même culture, la plupart parlent la même langue et ont les mêmes croyances. Les ressources étant cependant rares, les personnes partagent ce qu’ils ont avec les réfugiés, particulièrement quand ils se considèrent «frères» et «sœurs» avec eux.»

Cette semaine, Nord-Sud (sur la base d’une dépêche de l’AFP) notait tout de même, citant des propos de la présidente du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf: «La situation humanitaire aggravée dans la partie ouest du pays cause forcément des désagréments aux Etats voisins. C’est le cas du Libéria. […] La présidente […] a noté que des villages entiers sont «submergés» par les vagues de déplacés ivoiriens. «Nos citoyens ont jusqu’ici partagé leur riz et autres produits récemment récoltés, mais ils sont maintenant submergés, et des camps sont en train d’être construits», a-t-elle regretté, localisant les déplacés dans 23 villages situés le long de la frontière ivoiro-libérienne. Des mesures sont en train d’être prises par son gouvernement, a-t-elle ajouté, en vue de garantir un séjour sécurisé aux réfugiés.»

Ces mouvements expliquent sans doute en partie les hésitations des pays de la CEDEAO, voire au-delà – outre les événements politiques du Maghreb, la situation ivoirienne occupera les débats du sommet de l’Union africaine, qui se tient à son siège à Addis Abeba jusqu’à dimanche. Afrique en ligne relève: «Si le Nigeria reste ferme et pousse à l’option militaire, d’autres pays comme la Guinée Equatoriale, l’Afrique du Sud et l’Ouganda semble plus conciliants à l’égard de l’ancien président ivoirien. Les débats risquent donc d’êtres animés.»

De Yaoundé, évoquant les informations du HCR sur les départs en masse, le Journal du Cameroun analyse: «La diplomatie africaine est aujourd’hui embourbée dans la crise ivoirienne. Il lui sera difficile de faire marche arrière, de même qu’elle ne possède pas les ressources nécessaires pour aller jusqu’au bout de son ambition. L’hypothèse d’une offensive armée divise plus d’un pays. Et la communauté des Etats d’Afrique de l’ouest ne possède pas les moyens de faire face à l’importante crise humanitaire qui pourrait résulter d’une telle initiative.»

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