Royaume-Uni

Dépendants de l’Europe, les agriculteurs britanniques sont pourtant tentés par le Brexit

Entre l’argent de la Politique agricole commune et une profonde méfiance envers Bruxelles, les agriculteurs hésitent

Poutres apparentes au plafond de la cuisine, café fumant dans les tasses, jolis bouquets d’asperges dans le petit magasin à l’entrée de la ferme… Complétée avec l’accueil chaleureux de Ronda Morritt, la propriétaire de l’exploitation agricole, l’atmosphère a tout de l’idyllique image d’Epinal de la campagne anglaise. La réalité est tout autre. «Depuis une quinzaine d’années, c’est de plus en plus dur. Les prix de nos asperges et de nos fraises stagnent, et on est devenu beaucoup plus pauvres qu’avant.»

Avec son mari Richard, elle équilibre à peine les comptes de Sand Hutton Asparagus, leur ferme d’une vingtaine d’hectares située dans le Yorkshire (nord de l’Angleterre). A la fin, ils ne vivent que grâce à une chose: les aides de l’Union Européenne, environ 35 000 francs l’an dernier. «Les subventions représentent presque l’intégralité de notre bénéfice», témoigne Richard.

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Profondément indécis

Et pourtant, malgré cette dépendance envers Bruxelles, Ronda et Richard Morritt sont extrêmement hésitants avant le référendum pour rester ou sortir de l’Union Européenne jeudi 23 juin. Elle penche plutôt pour sortir, lui plutôt pour rester. Mais tous les deux sont profondément indécis. «Au début, j’étais favorable au fait de rester mais maintenant, j’hésite, précise Richard. On cherche à nous faire peur avec les risques du Brexit. Mais je n’y crois pas.» Lui pense qu’en cas de sortie de l’UE, les subventions européennes pourraient être compensées par des aides versées par Londres.

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Pour tenter de rassurer, le camp du «leave» a d’ailleurs promis de maintenir les mêmes versements jusqu’en 2020. «Ne vous inquiétez pas pour l’argent, il y en aura plus après (une sortie de l’UE)», affirmait récemment Owen Paterson, un ancien ministre de l’agriculture pro-Brexit. L’an dernier, les deux tiers des aides versées par l’Union Européenne au Royaume-Uni sont revenus aux agriculteurs, soit 3,6 milliards de francs.

Méfiance envers Bruxelles

Derrière les hésitations de Ronda et Richard Morritt se trouve une profonde méfiance envers Bruxelles, qui donne l’impression d’être une énorme machine administrative sans âme. «La politique agricole commune bénéficie aux très grandes exploitations agricoles, qui écrasent toutes les autres, explique Richard. Aux Pays-Bas, ils répandent leurs pesticides en se guidant par GPS. Face à ça, nous qui proposons des produits de haute qualité, en relativement petites quantités et en refusant de vendre aux supermarchés, on n’est pas grand-chose.»

Ronda a aussi été influencée par un ami qui connaît bien les affaires européennes. «Il a lu tous les traités européens et il m’a dit: «Il faut absolument sortir, on se dirige vers une Europe fédérale qui va toujours plus loin et on ne pourra pas l’arrêter.»

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Travailleurs roumains et polonais

Mais face à cette inquiétude lancinante d’un Royaume-Uni qui perdrait sa souveraineté, la réalité quotidienne de l’exploitation agricole la rattrape. Outre les subventions de la PAC, Richard et Ronda Morritt bénéficient grandement d’une autre politique européenne: la libre circulation des personnes. En cette saison des récoltes, vingt employés venant de Roumanie et de Pologne sont sur place. Une agence en Roumanie a organisé leur venue, et les travailleurs logent dans des caravanes sur place.

Ronda Morritt estime pourtant que cette main-d’œuvre n’est pas irremplaçable. «Avant, nous avions des Ukrainiens ou des Russes qui venaient avec des visas de travail. Ça marchait très bien aussi.»

C’est de la folie de vouloir faire de notre pays une petite île repliée sur elle-même.

A quelques kilomètres de là, Louise et Paul Coulter dirigent une plantation de fleurs, Aldby Field Nurseries. Eux ne touchent pas de subventions européennes, mais leur main-d’œuvre vient également de Roumanie. Ils votent avec passion pour rester dans l’UE. Cela leur semble une évidence politique et économique. «C’est de la folie de vouloir faire de notre pays une petite île repliée sur elle-même», estime Louise. «Pourtant, la plupart des agriculteurs de la région veulent sortir, constate son mari Paul. Ils sont complètement fous.»

Comment expliquer cet euroscepticisme? «Ils ne supportent pas de se faire dicter leur conduite. La bureaucratie de la PAC n’aide pas non plus.» Mais avant tout, il s’agit d’une position politique: majoritairement conservateurs, ils supportent mal l’effritement de la souveraineté britannique. Entre cœur et raison, le choix sera difficile.


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