Silvio Berlusconi ne pouvait l'ignorer, les parlementaires européens à Strasbourg, connus pour être chahuteurs l'attendaient au tournant. Les Verts européens affûtaient depuis lundi leur slogan qui proclamait: «Tous égaux devant la loi», allusion à la loi d'immunité votée récemment en Italie pour protéger les hauts responsables de l'Etat de poursuites judiciaires. Pour le chef du gouvernement italien, la présentation, mercredi, des priorités de son pays pour les prochains six mois s'annonçait à très hauts risques. On pouvait donc raisonnablement s'attendre à un ton modéré de la part de Silvio Berlusconi. C'était compter sans ses humeurs personnelles. Si l'opposition italienne parlait hier soir à Rome d'un véritable «11 septembre» pour l'Italie, ce qui avait commencé dans l'esprit du premier ministre italien comme une manifestation d'ironie à l'égard d'un député allemand avait pris hier soir les dimensions d'un incident diplomatique.

La séance matinale à Strasbourg n'avait pourtant pas trop mal commencé. Malgré les protestations de députés hostiles armés de pancartes, Silvio Berlusconi a fait calmement un premier discours, au ton modéré, promettant entre autres de mener fidèlement à bien les travaux de la Conférence intergouvernementale qui doit en décembre fournir une Constitution à l'Europe. Mais ses interventions sur le programme européen de l'Italie sont passées au second plan lorsqu'il a fallu répondre aux interventions des députés. Martin Schulz, le chef de file des représentants du SPD allemand, pressenti au Parlement européen pour diriger l'an prochain le groupe socialiste, a férocement attaqué le nouveau président de l'Union, en disant craindre qu'avec la présidence italienne, «le virus» du conflit d'intérêts se répande dans toute l'Europe. Silvio Berlusconi a alors perdu son calme: «M. Schulz, a-t-il répliqué, en Italie nous sommes en train de tourner un film sur les camps de concentration nazis. Je vous proposerais pour tenir le rôle du kapo, vous serez parfait!» Le propos – qualifié par son auteur de «remarque ironique» – a indigné jusqu'au président du Parlement européen, Pat Cox, qui a noté que le président du Conseil italien se trouvait «au-delà des règles de courtoisie élémentaires». Loin de s'excuser face à Martin Schulz, Silvio Berlusconi s'est ensuite tourné vers les députés chahuteurs pour les traiter de «touristes de la démocratie», provoquant de nouvelles fureurs.

Gianfranco Fini d'Alliance nationale, son allié au sein du gouvernement italien, et Rocco Buttiglione, le ministre italien aux Affaires européennes, tous deux présents, ne sont pas parvenus à cacher leur consternation durant cet échange au sein du Parlement. Silvio Berlusconi «est tombé dans le piège», a estimé le premier, notant que rien «ne pouvait justifier qu'on qualifie de kapo un adversaire politique». Le second s'alarmait d'un «malheureux épisode». Même dans les rangs de l'opposition italienne, Francesco Rutelli, député européen et adversaire malheureux du Cavaliere dans la course à la présidence du Conseil italien, se lamentait: «On ne peut pas dire que ça commence bien», et pourtant «j'ai fait aujourd'hui des déclarations dans un esprit constructif!» Seul Romano Prodi est resté imperturbable dans son rôle de président de la Commission européenne. Celui qu'on dit désireux de reprendre bientôt une carrière politique en Italie devait constater avec une satisfaction secrète que son adversaire arrivait très bien à s'enfoncer tout seul.

L'affaire en effet a vite dépassé les limites du Parlement. A Berlin, le gouvernement s'est empressé de convoquer l'ambassadeur italien pour protester et lui signifier que les propos du chef du gouvernement italien étaient «inacceptables». Quand au SPD, – le parti de Martin Schulz et de Gerhard Schröder – il a rappelé qu'on ne peut «pas admettre l'ironie sur le nazisme».

Face à sa famille politique, les députés conservateurs du Parti populaire européen, Silvio Berlusconi a plaidé: «Ne laissons pas à la seule gauche la possibilité d'instrumentaliser outre mesure cet épisode contre moi, contre le pays, contre vous.» Enrique Baron Crespo, le président du groupe socialiste à l'assemblée européenne, ne l'entendait pas ainsi. Il l'a répété durant l'après-midi, l'affaire ne se limite pas, selon lui, à un différend entre la gauche européenne et le président du Conseil italien, mais ouvre une crise institutionnelle entre le Parlement européen et le Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement. En fin d'après-midi, le président du Conseil italien a fini par tenter de calmer le jeu, et surtout Berlin, en déclarant tardivement: «Je m'excuse si j'ai offensé la sensibilité historique du peuple allemand.»