Syrie

La dérive mafieuse du clan de Bachar el-Assad

Le clan a resserré les rangs derrière le président depuis le début de la contestation. Mais la démission d’un ministre montre qu’au-delà du premier cercle de fidèles certains pourraient être tentés de quitter le navire avant qu’il ne coule

La démission, annoncée jeudi matin, d’Abdo Hussameddine, vice-ministre syrien du Pétrole, a réjoui les instances dirigeantes du Conseil national syrien (CNS). Les opposants misent sur les défections au sein du pouvoir politique et militaire pour précipiter la chute de la dictature alaouite qui règne sans partage sur les destinées syriennes depuis 1970. Du père, Hafez, le fondateur de la dynastie, au fils, Bachar, cette famille incarne le régime. Les membres du clan se sont accaparé tous les postes clés et cumulent tous les privilèges. Dans la tourmente, ils ont resserré les rangs autour du président et tentent de préserver leurs intérêts, obstinément et à n’importe quel coût. Zoom sur une famille qui tient les rênes d’une main de fer.

En accédant à la présidence de la République arabe de Syrie en 2000 à la mort de son père, Bachar el-Assad a levé un vent d’espoir. Il a étudié en Angleterre et exercé à Londres comme ophtalmologue. Avant de succéder à son père, il s’était montré discret, ne s’exprimant pas sur la politique syrienne. On a dit de lui qu’il s’en désintéressait, et cela est même apparu comme une qualité. A l’extérieur de la Syrie, on se prend à croire à des réformes: le métier de Bachar el-Assad, ses habitudes anglaises et son éloignement des sphères du pouvoir ont laissé entrevoir la possibilité qu’il renonce à une gouvernance autocratique.

Initialement, ce n’est pas Bachar, le deuxième fils d’Hafez el-Assad né en 1965, qui avait été initialement choisi comme successeur, mais l’aîné, Bassel, un play-boy féru de polo, que le clan voit en dauphin attitré, imposant ses portraits dans tous les médias officiels et sous toutes les coutures: à cheval, au volant d’un bolide, aux commandes d’un avion, en grand uniforme. Sa disparition, restée mystérieuse, en 1994, au volant de sa voiture, sur l’autoroute reliant Damas à l’aéroport, obligea Hafez el-Assad à changer son fusil d’épaule.

Parmi les prétendants au trône, on retrouve plusieurs personnalités influentes au sein du clan: en premier lieu, Assef Chawkat, l’époux de Bouchra el-Assad, la seule fille du défunt président; mais il est écarté faute de liens de sang avec les Assad. Ecarté aussi Maher, le benjamin de la fratrie, au motif qu’il est encore trop jeune. Restait Bachar qui offrait en plus l’avantage d’une ouverture vers l’étranger, comme l’explique la spécialiste du Proche et du Moyen-Orient, consultante en géopolitique, Agnès Levallois: «Premier désormais dans l’ordre de succession, et accepté par la famille, Bachar offrait au clan ses meilleures chances pour préserver ses intérêts. Même son éloignement du régime pouvait constituer un avantage sur la scène internationale. Mais, avant d’accéder au trône, Bachar a dû accepter de passer par le chas de l’aiguille, se couler dans le moule, devenir un militaire convenable. Il est désormais redevable à ceux qui l’ont fait roi.»

Aux côtés de Bachar el-Assad, celle qu’il a épousée en 2000, Asma al-Akhrass. Née à Londres en 1975, elle a la double nationalité syrienne et britannique et est originaire par son père d’une famille sunnite de la ville de Homs. Diplômée en informatique et en littérature française du King’s College de Londres, Asma a travaillé dans la finance avant de devenir la première dame de Syrie. Elle donne au régime ce qu’il faut de glamour et de paillettes. Mais, selon Agnès Levallois, il ne faut pas s’y tromper, «Asma est un rouage du système, sa face culturelle, intellectuelle et humaine. Elle offre au régime une sorte de caution. Mais elle a perdu sa crédibilité avec la médiatisation du conflit.» Ensemble, Asma et Bachar el-Assad ont trois fils, Hafez, Zein et Karim. Depuis le début des troubles, on ne l’a plus beaucoup entendue, ni vue d’ailleurs. On a dit qu’elle s’était réfugiée au Royaume-Uni mais, en décembre, elle est apparue avec deux de ses fils lors d’une manifestation de soutien au régime. Puis, elle s’est exprimée dans les colonnes d’un quotidien syrien pour défendre la politique de son mari. Enfin, on l’a vue au bras de son mari, lors du référendum du 26 février dernier sur la Constitution.

Des trois frères de Bachar, seul Maher el-Assad (photo datée de 2000) est encore en vie (en plus de Bassel mort en 1994, Majid, dépressif, est décédé en 2009). Né en 1968, il commande la 4e division blindée et la Garde républicaine, 12 000 hommes environ, chargés de protéger la capitale et le palais présidentiel. Ces deux corps d’élite comptent dans leurs rangs une majorité d’alaouites. Le siège de Bab Amro offre son principal fait d’armes à Maher el-Assad. Durant des semaines, ses soldats ont pilonné sans répit ce quartier de Homs pour écraser les rebelles de l’Armée syrienne libre qui y avaient trouvé refuge. Maher dispose aussi de sa propre structure carcérale où sont embastillés les opposants et à la tête de laquelle il a placé un de ses cousins.

Mais Maher est plus qu’un général de brigade parmi d’autres, «il est le responsable de toute la répression, réputé sans pitié, intransigeant et soupe au lait, il a la main sur toutes les affaires sécuritaires, militaires, et sur les basses œuvres du régime» explique Agnès Levallois. Il a placé deux de ses cousins, Mundher et Fawaz el-Assad, à la tête de la redoutée milice des Chabiha. En novembre 1999, Maher se dispute avec le mari de sa sœur, Assef Chawkat, un ponte des renseignements, et lui tire dessus à bout portant. Le blessé est envoyé en France pour y être soigné. Lorsqu’il retourne en Syrie, il se retrouve écarté du premier cercle. Pour avoir déplu à Maher el-Assad, Assef Chawkat tombe en disgrâce. Il est depuis sur une voie de garage. Maher el-Assad et Assef Chawkat font l’objet de sanctions de la part des Etats-Unis, de l’Union européenne et de la Suisse.

Rami Makhlouf, cousin maternel du chef de l’Etat, et proche de ce dernier, a mis l’économie du pays en coupes réglées. Né en 1965, il a profité des liens de sa famille avec les Assad pour constituer un empire. Surnommé le «roi de Syrie», il est considéré comme l’homme le plus riche du pays. Selon différentes sources, il contrôlerait plus de 60% des activités économiques du pays, dont le principal quotidien syrien, El-Watan, et les entreprises de téléphonie. Pour Agnès Levallois, «Bachar et Maher lui ont délégué la conduite des affaires économiques. Il est chargé de financer le régime. Sans lui, la répression ne serait pas possible.» Le Trésor américain a prononcé des sanctions contre lui depuis 2008. L’Union européenne et la Suisse ont pris des mesures similaires à son encontre en mai 2011.

Son frère cadet, Hafez Makhlouf, né en 1971, occupe le poste de patron des services de sécurité de Damas, les terribles moukhabarat, le renseignement intérieur qui est en charge des opérations contre les opposants, et s’est fait une spécialité de la torture et des mauvais traitements. Proche du chef de l’Etat et de son frère Maher, il aurait plus d’influence que le général en chef des renseignements. L’Union européenne, la Suisse et les Etats-Unis l’ont mis sur liste noire en mai 2011, pour son rôle joué dans la répression. La Suisse lui a refusé un visa d’entrée en automne 2011 et, bien qu’en raison des sanctions ses avoirs bancaires soient supposément gelés, un verdict du Tribunal pénal fédéral de Bellinzone du 11 janvier 2012 a contraint la Confédération à lui restituer 3 millions d’euros.

Par rapport à son père, Bachar el-Assad a recentré le régime sur son noyau dur, constitué par lui-même, le patron, Maher, le militaire, et Rami, le banquier. Autour de ce trio, gravitent les membres de la famille et quelques fidèles dont la loyauté est au-dessus de tout soupçon. Les membres de ce premier cercle se battent pour préserver leurs intérêts personnels, explique Agnès Levallois: «De Hafez à Bachar, c’est une dérive mafieuse. Hafez el-Assad avait conscience de la chose publique. Il ne servait pas ses intérêts matériels, il était au contraire plutôt austère. Il a choyé les cadres du parti Baas et s’est certainement servi d’eux, mais Bachar les a simplement délaissés. Il ne sert pas des intérêts politiques comme son père avant lui, mais les intérêts matériels et directs de son clan.»

Vilipendé à l’extérieur du pays, conspué à l’intérieur, le clan Assad dispose encore du soutien de l’Iran et de la Russie. Selon Agnès Levallois, «des sources concordantes font état de conseillers russes de plus en plus nombreux en Syrie. Bachar el-Assad pourrait tenir des mois sinon des années. Le seul espoir, mais peut-être n’est-ce qu’un vœu pieux, serait qu’à l’intérieur du régime certains se rendent compte, comme le ministre démissionnaire, qu’ils n’ont rien à gagner avec ce régime qui tôt ou tard s’écroulera.»

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