C’est l’un des grands travaux que le président turc a baptisé ses «projets fous». Recep Tayyip Erdogan a inauguré vendredi le troisième pont sur le Bosphore à l’entrée de la mer Noire, dans le nord d’Istanbul.

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«Ce pont sera précurseur dans le monde»

Cet ouvrage à dix voies – huit voies autoroutières et deux voies ferrées au milieu – cumule les records mondiaux: ceux du pont suspendu le plus large et le plus haut, ainsi que du pont suspendu ferroviaire le plus long. Conçu par l’ingénieur français Michel Virlogeux et son collègue suisse Jean-François Klein (lire ci-dessous), ce pont Yavuz Sultan Selim aura coûté près d’un milliard de francs à ses promoteurs privés, le turc IC Içtas et l’italien Astaldi.

Vu du ciel, le projet est encore plus spectaculaire: ce n’est pas seulement un pont, mais une nouvelle autoroute de 257 kilomètres (pour partie toujours en chantier) qui traverse l’ouvrage, reliant l’Europe et l’Asie. «Ce pont sera précurseur dans le monde. Nous en serons fiers, vous verrez. Le monde viendra tourner des films ici», a lancé le président Erdogan, pour qui chaque inauguration est l’occasion d’exalter «la grandeur de notre nation».

Conséquences sur l’environnement

Mais comme beaucoup de projets voulus par Recep Tayyip Erdogan, l’ouvrage fédère contre lui les militants écologistes. «On nous présente ce nouveau pont comme un remède miracle aux embouteillages. L’idée est que les poids lourds ne passeront plus par le centre-ville mais contourneront Istanbul, explique Onur Akgül, membre de l’initiative Défense des forêts du nord. En réalité, le trafic de transit ne représente que 3 ou 3,5% du trafic total à Istanbul. On ne verra presque pas la différence! En revanche, on ouvre la voie à une spéculation immobilière incontrôlée.»

Le pont et l’autoroute s’étirent en effet dans une zone naturelle, jusqu’alors non-urbanisée de la mégapole turque: les forêts du nord d’Istanbul. En plus de l’autoroute, un nouvel aéroport – «le plus grand du monde» – y est en construction. Et qui dit «construction» dit «destruction», selon Çare Olgun Çaliskan, de la Chambre des urbanistes, qui a tenté en vain de faire annuler le projet. «Les précédents ponts du Bosphore nous ont enseigné que chaque pont crée son propre trafic. Ce troisième pont, c’est le début de la fin pour Istanbul, soutient-il. Il va créer une vague de population du sud vers le nord et de l’extérieur vers Istanbul, tout cela au milieu de réserves d’eau et d’air pur.»

«Ce troisième pont est un crime»

Des critiques balayées par le président turc, pour qui cet ouvrage colossal symbolise la «nouvelle Turquie» et son ambition de rejoindre les dix plus grandes économies du monde. «C’est une croissance artificielle, proteste Onur Akgül, le militant écologiste. Istanbul est saturée, alors on se tourne vers les rares espaces vierges pour attirer les investisseurs locaux et internationaux, dénonce-t-il. A mes yeux, ce troisième pont est un crime… et ce n’est pas moi qui ai inventé la formule.» En 1995, le maire d’Istanbul avait prononcé ces mêmes mots. Il s’appelait… Recep Tayyip Erdogan.