Syrie

La dernière bombe de Jamil

Comment le régime s’est débarrassé d’un jeune activiste tagueur

C’est une histoire comme le Réseau syrien pour les droits humains en a hélas beaucoup collecté. Sans que l’on puisse la vérifier, la recouper: la presse est interdite de séjour dans le chaudron syrien.

Mouhamad Jamil Rahmad est né en 1995 dans la banlieue de Damas, et c’est lui qui fait vivre sa mère et ses trois sœurs depuis la mort de son père en 2010. Au printemps 2011, la révolte syrienne change sa vie. Il se passionne et participe aux manifestations de son quartier d’Al-Qaboun. Sur une vidéo postée sur YouTube, il porte une chemise jaune bien visible et brandit un panneau appelant à la libération du pays, le visage découvert, alors que, tout autour, d’autres jeunes chantent dans une atmosphère qui paraît bien pacifique. Sa spécialité? Le graffiti, le tag, le slogan qui claque. Jamil dénonce le népotisme, la corruption, l’injustice, la tyrannie. Sur les murs, dans des photos, dans des vidéos qu’il publie sur Internet, sur sa page Facebook et ailleurs. On le voit de jour, de nuit, en tee-shirt, en survêtement, seul, en groupe, peindre sa colère dans toutes les couleurs du refus.

Il ne se cache pas. Le jeune contestataire est arrêté en juillet 2011 par Air Force Intelligence, l’un des services chargés des basses œuvres du régime, et passe 115 jours en détention. Il racontera par la suite les sévices auxquels il a été soumis – des chocs électriques, des menaces, le refus de lui procurer nourriture et médicaments, parmi d’autres formes d’humiliation. Le Réseau n’en dit pas plus, mais les tortures pratiquées par le régime à l’encontre des opposants même très jeunes sont largement documentées par Amnesty International, ou Human Rights Watch.

Une fois sorti de prison, Jamil récupère physiquement puis se remet à l’œuvre. A quoi pense-t-il alors, en sortant la nuit avec son matériel de peinture? Songe-t-il qu’il aura peut-être moins de chance la prochaine fois? Cela lui fait-il peur? Sa mère lui enjoint-elle de rester tranquille, craignant pour sa vie? Ou est-elle au contraire fière de lui? L’encourage-t-elle à relever la tête et à lutter? Loin du pays, comment savoir? Le Réseau n’est sûr que d’une chose: après sa libération, Jamil recommence son travail.

Abattu en pleine action

Jour et nuit, il «bombe» les murs de sa cité, sans relâche, et multiplie les messages à destination de ses voisins, de ses amis, de ses ennemis aussi. «La Syrie est libre, écrit-il. Bachar tu vas dégager. La liberté vaincra, que tu le veuilles ou pas.» «Il mettait tout son cœur à faire les plus beaux graffitis possibles», explique le Réseau, et c’est la bombe à la main qu’il a finalement été abattu le 6 juillet, en pleine action, par les forces de sécurité. Sur la Toile, encore, des vidéos montrant le visage ensanglanté du jeune homme, des pleurs, des funérailles.

Les médias ont besoin d’histoires et de visages pour incarner la marche du monde, surtout quand elle est terrible. L’histoire de Jamil devra peut-être être réécrite, comme l’ont été celles de Neda, la jeune Iranienne de la Révolution verte, et de Mohamed Bouazizi, le vendeur tunisien. Mais son indéniable goût d’authenticité est un énième coup porté à un régime qui tue ses enfants.

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