La procureure de la Confédération Carla Del Ponte suscite de nouveaux remous sur la scène politique à Moscou. Elle avait inquiété une première fois la haute administration russe, voire l'entourage immédiat du président, en s'intéressant de très près l'hiver passé à la société luganaise Mabetex, soupçonnée de corruption. Elle s'est attaquée ces derniers jours à l'une des éminences grises du régime de Boris Eltsine, le richissime homme d'affaires Boris Berezovski, en menant le 1er juillet deux perquisitions aux sièges des sociétés lausannoises Andava et Forus Services SA, puis en invitant, le 5, les établissements bancaires de Genève et Lausanne à la renseigner sur les éventuels comptes bancaires que posséderaient chez eux l'entrepreneur et huit de ses proches. Dont l'actuel directeur général de la compagnie aérienne Aeroflot et beau-fils du chef de l'Etat Valeri Okoulov.

Boris Berezovski est sans aucun doute l'un des hommes les plus puissants de Russie. A l'origine chercheur en mathématique, il a profité de la Perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev pour se lancer dans le commerce de voitures, puis créer un empire commercial et financier du nom de LogoVaz. Mais c'est sous le règne de Boris Eltsine qu'il a donné toute sa mesure au point de cumuler les plus hautes fonctions non seulement dans le domaine de l'économie mais aussi dans ceux des médias et de la politique, devenant pour quelques mois secrétaire adjoint du Conseil de sécurité russe et secrétaire exécutif de la Communauté des Etats indépendants (qui réunit l'ensemble des pays de l'ex-Union soviétique à l'exception des Baltes).

Son secret? Boris Berezovski a su miser sur les bons chevaux. Il appartient ainsi à ce petit groupe d'entrepreneurs qui a généreusement financé la campagne présidentielle de Boris Eltsine, quand le candidat communiste semblait avoir partie gagnée. Il est ensuite demeuré au cœur du pouvoir en s'attachant la fille cadette du chef de l'Etat, Tatiana Diatchenko, qu'il aurait couverte de cadeaux selon son vieil ennemi Alexandre Korjakov, ancien garde du corps et confident du président. Sans compter que, selon certains observateurs, il aurait accumulé assez de documents compromettants sur suffisamment de personnalités pour jouir de soutiens puissants lorsque le besoin s'en fait sentir.

L'homme d'affaires a de fait témoigné d'une étonnante capacité de résistance, qu'il ne doit sans doute pas seulement à cette chance qui lui a permis de survivre miraculeusement, en juin 1994, à un attentat à la bombe. Ces deux dernières années, il a repoussé les assauts de personnages aussi influents que les jeunes réformateurs aux dents longues Anatoli Tchoubaïs et Boris Nemtsov et que le premier ministre et ancien patron des services secrets Evgueni Primakov. Violemment attaqué par les uns et les autres, il a chaque fois fini par revenir au premier plan tandis que ses adversaires, eux, se voyaient contraints de s'effacer.

Une affaire explosive

Aujourd'hui pourtant, les affaires Andava et Forus ne sont pas sans inquiéter l'ami du président. C'est que les deux sociétés sont soupçonnées à Moscou d'avoir servi à détourner d'énormes fonds publics sous le couvert de rendre des services financiers à l'Aeroflot, toujours propriété de l'Etat russe à hauteur de 51%. Or, elles ont été fondées et seraient toujours contrôlées par Boris Berezovski. Celui-ci a beau rejeter ces accusations, en assurant qu'elles proviennent de rivaux prêts à toutes les calomnies pour lui porter tort, il n'est pas parvenu à arrêter la machine judiciaire. Et, à en croire Kommersant, l'un des quotidiens les plus renommés de Moscou, ce ne serait pas faute d'avoir essayé.

Le journal a assuré en effet dans son édition du 3 juin 1999 que l'homme d'affaires a réuni ce printemps sur la Côte d'Azur, où il possède une luxueuse propriété, une impressionnante brochette de personnalités pour organiser sa défense. Parmi ces invités «de confiance» auraient figuré la fille cadette de Boris Eltsine, l'ancien chef de l'administration présidentielle Valentin Ioumachev et divers gros entrepreneurs, dont un certain Sergueï Mikhaïlov, bien connu à Genève pour y avoir fait deux ans de prison préventive, alors qu'il était soupçonné d'appartenance à une organisation criminelle, avant d'être acquitté par la justice. Et Boris Berezovski aurait demandé en cette occasion à l'ancien pensionnaire de Chandolon d'inciter les actuels dirigeants d'Aeroflot à faire preuve de «souplesse» en matière de contrôle de flux financier.

Peu après, toujours d'après Kommersant, les services secrets russes auraient averti l'enquêteur chargé du dossier Andava, un certain Nikolaï Volkov, qu'un attentat se préparait contre lui. «Il est possible que ce soit lié à des documents reçus de Suisse», a admis le policier interviewé par le quotidien. Avant de confier qu'aucun garde du corps ne lui avait été, pour autant, attribué.