Pauvre Colin Powell! Son dernier grand voyage diplomatique ressemble à une promenade dans un champ de ruines: la Corée du Nord et l'Iran, dont il a été beaucoup question à Santiago du Chili, où le secrétaire d'Etat démissionnaire accompagnait George Bush; l'Irak et le Proche-Orient, qui vont occuper un aréopage international réuni à Charm el-Cheikh, où il arrive aujourd'hui après un crochet par Jérusalem et la Palestine. Partout, il peut constater les dégâts d'une politique de force qu'il a souvent cherché à infléchir. Et partout, on le regarde comme un homme désormais sans influence.

Téhéran lui a même infligé, in extremis, une humiliation blessante. Colin Powell, dans le port égyptien, souhaitait rencontrer les ministres des Affaires étrangères syrien et iranien, pour leur demander de participer à la stabilisation de l'Irak, et leur laisser entrevoir de meilleures relations à l'avenir. L'Iranien a fait savoir en termes méprisants qu'il ne se donnerait pas cette peine: «Qu'a fait Powell en quatre ans?»

«Joyeusement pessimiste»

Cette fin est d'autant plus cruelle que les inflexions dont l'ancien général était l'avocat au Département d'Etat sont peut-être maintenant à l'œuvre à la Maison-Blanche. Non pas par choix, mais par nécessité. L'Amérique, engluée en Irak, n'a plus les moyens de se lancer dans une nouvelle aventure. Les Etats-Unis ne peuvent pas déclencher contre un «Etat voyou» une escalade de pressions dont chacun verrait qu'ils n'ont pas la capacité de les conduire jusqu'à l'ultime conséquence militaire. Même Bill Kristol, le porte-parole du courant néo-conservateur, semble le comprendre: il salue ce lundi dans son hebdo la réélection de George Bush par un éditorial ambivalent, «joyeusement pessimiste».

Pourtant, le président américain a choisi le rendez-vous de Santiago pour tonner contre l'Iran et son programme nucléaire, et aussi contre celui de la Corée du Nord (ce qui était plus cohérent dans un sommet du Pacifique). Contre la République islamique, il n'envisage pas d'autres moyens que la diplomatie. Les Américains trouveraient intolérable que Téhéran possède la bombe. Les Européens aussi, et ce sont eux (Grande-Bretagne, Allemagne, France) qui mènent la barque. L'Iran devrait cesser aujourd'hui de produire de l'UF6, dernier stade d'enrichissement de l'uranium avant son utilisation éventuelle dans une bombe, selon l'accord signé il y a une semaine avec la troïka.

Les Etats-Unis font la moue devant les efforts européens, mais ils n'ont pas d'autre voie. Ils aimeraient que le Conseil de Sécurité de l'ONU se saisisse du dossier, ce qui pourrait conduire à une résolution et à des sanctions. Mais la décision appartient à l'Agence internationale de l'énergie atomique, à Vienne. Des frappes ciblées sur des sites iraniens? George Bush les exclut. Il laisse parler les Israéliens. Un ancien chef de l'état-major de Tsahal, député à la Knesset, vient de s'arrêter à Washington. Il a aussi dit qu'Israël n'avait pas de plan militaire contre les installations iraniennes, mais que sa patience avait des limites. Quand l'Etat hébreu perdra-t-il patience? Dans deux ans, a dit l'ancien général.

Dans cette affaire, Colin Powell a joué (on lui a fait jouer?) un rôle bizarre au milieu de la semaine dernière. Il a répercuté des informations émanant des Moudjahidin du peuple sur l'adaptation des missiles iraniens afin d'en faire des vecteurs nucléaires. Les Moudjahidin du peuple, pour la désinformation, sont à l'Iran ce qu'était l'organisation d'Ahmed Chalabi par rapport à l'Irak. Powell, après sa sortie, a été démenti par des fuites venant de l'administration elle-même: «Informations non vérifiées.»

Avant de se rendre à Charm el-Cheikh, le secrétaire d'Etat aura vu Ariel Sharon et les nouveaux dirigeants palestiniens en coup de vent. Il est chargé de demander à Israël de retirer ses troupes des localités palestiniennes avant les élections du 9 janvier.

La conférence sur l'Irak qui se réunit jusqu'à mardi en Egypte, rencontre beaucoup de scepticisme parmi les participants arabes (les voisins de l'Irak), les membres du G8 et les permanents du Conseil de sécurité. Ils sont aussi sceptiques sur la possibilité d'organiser le 30 janvier des élections, comme Bagdad l'a annoncé dimanche avec à propos. La conférence avait été souhaitée par la France, mais pas comme ça. Elle avait été acceptée par la Maison-Blanche à la fin de la campagne électorale. Cela ressemblait alors à un moyen de contrer John Kerry, qui dénonçait l'échec diplomatique américain en Irak. Pour George Bush, cependant, c'est le dossier central: comment éviter une défaite? En impliquant le plus grand nombre d'acteurs, tout en gardant le contrôle des opérations. Il vient d'obtenir une petite victoire: les principaux créanciers de l'ancien régime irakien (Russie, France, etc.) acceptent d'annuler 80% de la dette.