Irak

Les dernières heures de la bataille de Mossoul

Malgré l’annonce par le premier ministre irakien de la reprise de la ville, les combats continuent pour venir à bout des derniers djihadistes de l’Etat islamique

Le Tigre est là, 60 mètres en contrebas, si proche et pourtant loin. Les visages recouverts d’une fine pellicule de poussière blanche, les soldats de la première division des forces antiterroristes irakiennes (ISOF-1) jaugent l’enchevêtrement de décombres et de maisons miraculeusement debout qui les sépare du fleuve et de la fin de leur mission à Mossoul. Les derniers combattants de l’organisation Etat islamique (EI) y résistent toujours, embusqués parmi les civils. L'annonce de la venue du premier ministre, Haïder al-Abadi, dimanche 9 juillet dans l’après-midi, pour saluer la victoire contre l’EI, leur est parvenue sur la ligne de front, via les posts Facebook de leurs amis. En guise de célébration, eux n’ont entendu que les tirs nourris qui continuaient de retentir entre les pelotons d’assaut et les djihadistes.

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Plusieurs autres unités des forces antiterroristes et de la police fédérale ont achevé leur travail. Celui qui a été attribué au bataillon du lieutenant-colonel Salam Jassem Hussein s’est avéré le plus difficile. Au fur et à mesure de l’avancée des forces irakiennes, les djihadistes se sont retranchés dans un rectangle de 600 mètres carrés sur les bords du Tigre. Postés jeudi sur des positions en surplomb, les hommes du lieutenant-colonel Salam ruminent depuis leur frustration de ne pas parvenir à s’enfoncer d’un pouce dans ce dernier réduit. «Il y a près de mille combattants de Daech retranchés parmi trois à cinq mille civils. Sans cet impératif humanitaire, nous aurions fini en quelques heures», a expliqué dimanche le général Sami al-Aridhi, des forces antiterroristes.

Dans ce champ de ruines auquel a été réduite la vieille ville, après trois semaines de combats et d’intenses bombardements, la progression est difficile. «On doit escalader entre les maisons détruites et celles debout. On ne peut parfois pas passer du tout», raconte le soldat Ayad, de retour d’un assaut, épuisé. Chaque frappe aérienne est dangereusement proche. Chargé de poussière blanche et de poudre à l’odeur âcre, le souffle de l’explosion irradie jusqu’à la base arrière du bataillon. La modeste maison, aux murs déjà fissurés, tremble. La voix du lieutenant-colonel Salam s’élève, autoritaire, pour interdire à ceux qui déjà se ruent sur les bouteilles d’eau, rares en première ligne, de se rincer le visage. «Vous irez vous laver quand vous aurez atteint le fleuve!» leur crie-t-il.

Le sergent Amir revient d’une mission de reconnaissance. «J’ai entendu des cris sous les gravats d’une maison. Certains criaient «Allah akbar», il doit y avoir des blessés», dit-il. Il pourrait y avoir des dizaines de familles ainsi prises au piège dans leur cave, sous les débris de leur maison soufflée par une frappe ou une explosion. La famille de Mohamed est coincée depuis trois jours. Venu dimanche avec les secouristes de la défense civile s’enquérir auprès des soldats de la possibilité de commencer l’opération de sauvetage, celui-ci espère encore retrouver vivants son père et deux de ses sœurs. Sa mère et deux autres enfants gisent déjà sans vie.

«Regardez ce que nous ont fait les Américains!»

Ceux qui parviennent à sortir de cet enfer arrivent aux positions des soldats en état de choc, parfois estropiés. Sabah, son mari et leurs trois enfants ont le visage et le corps balafrés de blessures mal cicatrisées laissées par des éclats d’obus. Ils restent mutiques quand d’autres ne peuvent plus contenir leur colère. «Regardez ce que nous ont fait les Américains! Leurs avions nous tuent à nouveau», crie un vieil homme famélique, le torse nu et les cheveux blancs ébouriffés. «Tais-toi et va-t’en, espèce de Daech», le rabroue un soldat en le poussant à poursuivre sa route.

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La libération de Mossoul s’est depuis longtemps teintée d’amertume et de défiance. Depuis que l’offensive a été lancée, mardi, sur le dernier quartier d’Al-Midan, la bataille s’est révélée encore plus meurtrière et cruelle qu’elle ne l’était jusqu’à présent. Convaincus que n’y restent plus que les combattants de l’EI et leurs familles, les soldats considèrent les réfugiés avec méfiance et même un mépris difficilement contenu. Tenus à distance au bout de venelles, les hommes, du plus jeune au plus vieux, attendent en sous-vêtements pour montrer qu’ils ne portent aucune ceinture explosive. Les femmes enveloppées de longues abayas noires, vues elles-mêmes comme des ennemies depuis que se multiplient les attentats de femmes kamikazes, sont orientées vers une maison adjacente pour la fouille.

«Eradiquer le cancer qu’est l’Etat islamique»

Oum Mariam s’en est chargée toute la journée de mardi, cachée sous un voile noir ne laissant apparaître que ses yeux marron. Veuve depuis que son mari a été tué par un obus de mortier il y a un mois et demi, cette mère de quatre enfants est sortie seule lundi avec le flot de réfugiés. D’abord suspectée d’être l’épouse d’un médecin de l’EI, l’infirmière a accepté de rester auprès du lieutenant-colonel Salam faire la fouille des femmes. «Ces hommes ont tout sacrifié, leur famille, leur maison et même leur propre vie, pour venir nous libérer, c’est la moindre des choses que de les aider à éradiquer ce cancer qu’est l’Etat islamique», dit-elle. Pendant les longues heures d’attente, Oum Mariam raconte dans le détail aux soldats ce qu’a été sa vie pendant trois ans, avec les interdits, les exactions et les privations de l’EI, et s’écharpe avec ceux qui l’accusent d’en avoir été au mieux la victime consentante.

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La jeune femme s’essaie à reconnaître, dans les visages des djihadistes qui apparaissent à l’écran de la caméra d’observation du lieutenant-colonel Salam, ceux qui étaient devenus, ces six derniers mois, ses voisins au cœur de la vieille ville. Outre des Irakiens venus de tout le pays, l’image confirme la présence de nombreux étrangers, dont un important contingent de Russes, de Caucasiens et de Tchétchènes. «Ils étaient si violents et cruels. Ils nous refusaient même une cuillère de sucre», se souvient Oum Mariam, qui a maigri de moitié en six mois. La présence de ces combattants aguerris a rendu la bataille beaucoup plus âpre encore.

Ils se terrent seuls ou en petits groupes

Déterminés à se battre jusqu’à la mort, les djihadistes étrangers se terrent seuls ou en petits groupes dans les habitations, harnachés de ceintures explosives, armes et grenades au poing, attendant l’arrivée des soldats irakiens. A travers le mur qui parfois seul les sépare encore, les insultes fusent. «On a entendu du bruit dans la pièce d’à côté. On a dit: «C’est qui?» Ils ont répondu: «Vous, vous êtes qui?» Ils ont commencé à nous traiter de mécréants. On leur a balancé une grenade», raconte le soldat Haïder pour tenter de dissiper quelque peu la tension qui règne dans la base arrière du lieutenant-colonel Salam, jeudi matin. Abou Chakkar vient d’être évacué à l’arrière, conscient mais grièvement blessé à la tête par la balle d’un sniper de l’EI alors qu’il tentait d’installer la caméra panoramique sur le toit. Fataliste, la veille encore, le jeune soldat longiligne, à l’épaisse moustache, racontait: «A la prochaine permission, je me fiance… Si je suis encore en vie d’ici là.»

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Les soldats ne comptent plus leurs compagnons d’armes fauchés par cette sale guerre qui dure depuis neuf mois à Mossoul, leur plus difficile contre l’EI. Dans l’air étouffant d’une pièce avoisinant les 50 °C, la fatigue aidant, les esprits s’échauffent. «On a déjà 15 blessés. C’est trop périlleux de continuer à avancer comme ça. Le centre de soins est trop loin, et on n’a toujours pas de route d’évacuation», se plaint, excédé, le soldat Haïder au lieutenant-colonel Salam, exprimant le sentiment que tous éprouvent d’être simplement envoyés à la mort.

Brûler les maisons

L’officier n’a rien à y redire. Depuis le matin, il réclame à ses supérieurs plus de frappes, plus vite, et aussi qu’une route soit creusée par le bulldozer à travers les habitations jusqu’au nouveau front. Agacé, le lieutenant-colonel Salam ordonne à ses hommes d’aller chercher à l’arrière des missiles antichars Kornet pour bombarder lui-même les maisons où des djihadistes ont été repérés. Et de l’essence, pour que les soldats brûlent celles où ils n’arrivent pas à venir à bout des irrédentistes freinant leur progression.

Tous les djihadistes ne sont pas prêts à se sacrifier. Chaque jour, des combattants irakiens se fondent parmi le flot de réfugiés ou tentent de s’enfuir par le Tigre. Certains se livrent. Vendredi, six d’entre eux se sont présentés au lieutenant-colonel Salam après avoir organisé leur reddition avec un officier antiterroriste originaire du même coin qu’eux, dont ils ont tué le père en 2014. «On ne veut pas mourir», ont-ils simplement avoué à l’officier. Ce sont eux qui ont avancé le chiffre de 700 combattants retranchés dans le dernier réduit djihadiste avec leur chef, Ali al-Baghdadi.

Dimanche soir, le lieutenant-colonel Salam avait bien du mal à dire combien il en restait au terme de cette nouvelle journée de combats et de bombardements. «C’est sûr qu’il y a beaucoup de corps sous les décombres», dit-il, incapable de prédire ce qui les attend pour la reprise de l’offensive, le lendemain à l’aube. Tous sont allés, à la nuit tombée, s’affaler sur leur couche, sourds aux tirs de victoire résonnant depuis les grandes artères de la ville, avec seulement l’espoir qu’eux aussi fêteront bientôt leur dernier jour de combat à Mossoul.

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