Le soleil frappe fort sur Sanaa, ce jeudi 8 décembre. Toujours convalescent après l’attentat qui a failli lui coûter la vie, le 3 juin, le président Ali Abdallah Saleh arpente les allées fleuries de son palais présidentiel flanqué d’un garde du corps, une ombrelle à la main, un pistolet au ceinturon. Le président yéménite échange avec quelques notables et officiers supérieurs venus le saluer. Tarek, son neveu et chef des forces spéciales, gravite autour du groupe, suivi de près par cinq de ses hommes en armes. C’est sous bonne protection qu’il se prépare à quitter le pouvoir, dans moins de trois mois.

Depuis l’accord de transition signé le 23 novembre à Riyad, à l’initiative des pays du Golfe, le président Ali Abdallah Saleh, 69 ans, n’assume plus que la charge d’un président honorifique. Le compte à rebours est enclenché. Le 21 février, il devra quitter son palais. Ses apparitions publiques sont devenues rares, mais tout le monde veut le voir, l’écouter surtout, l’entendre dire que oui, il a bien signé l’accord de Riyad, synonyme pour lui de renoncement forcé après trente-trois ans de pouvoir (lire l’encadré ci-contre).

[…] Costume de tweed gris et cravate assortie, il a pris place dans un fauteuil de tissu sous la tente où il reçoit habituellement. La poignée de main est franche. Des mitaines laissent deviner le bout des doigts. Le cou et les côtés du visage portent les traces des blessures reçues le 3 juin. Les conseillers, assis en rang, sont à l’écoute, et à l’affût, de la parole officielle. Les yeux du président virevoltent en tous sens pour mieux déchiffrer son interlocuteur. Détendu et souriant, Ali Abdallah Saleh lance quelques regards à ses conseillers. Ces derniers approuvent ses paroles d’un hochement de tête.

«Oui, reconnaît-il, mes partisans sont nombreux, mais les opposants aussi quand même.» La concession n’est pas habituelle. L’homme prend acte d’une situation où les «Ali dégage» pourraient finalement rivaliser avec les «Ali on t’aime».

«Monsieur le président, vous attendiez-vous à ces événements qui se déroulent depuis plusieurs mois?

– Oui, car nous connaissons les comportements de l’opposition.

– Vous vous attendiez donc à ces manifestations, à ces rassemblements?

– L’autocratie et l’absence de la démocratie ont certainement provoqué un tel séisme.»

Silence gêné autour de lui.

«Vous vouliez parler du Yémen sans doute? demande un conseiller.

– En effet.

– Le président parle des événements qui se sont déroulés dans la région du monde arabe, pas au ­Yémen.

– Je considère ce qui se passe dans la région comme un séisme et non pas comme une révolution, reprend Ali Abdallah Saleh. Mais l’opposition a profité des circonstances et a voulu imiter la Tunisie, l’Egypte, la Libye ou la Syrie aujourd’hui. Mais la démocratie et la liberté de la presse existent au Yémen! Le droit de manifester est garanti par la Constitution yéménite! Il n’y avait donc aucune raison que le pays subisse de tels actes de sabotage.»

La forteresse présidentielle est un îlot coupé du reste de la capitale. La circulation y est interdite dans un très large périmètre. Les Sanaani se sont habitués aux itinéraires acrobatiques pour contourner ce no man’s land militarisé. Avant la «révolution», ils conduisaient comme ils voulaient. Depuis, ils conduisent comme ils peuvent. Les forces de la sécurité centrale montent la garde et les blindés ont pris position aux carrefours de la Sabayn. La longue artère fend Sanaa du nord au sud. Depuis le début de la «révolution populaire et pacifique», il y a onze mois, elle était devenue le lieu de rassemblement prisé des partisans du raïs. Dans le cadre de l’initiative des pays du Golfe et dans une volonté d’apaisement, l’opposition et le Congrès général du peuple, le parti au pouvoir, ont décidé la levée des rassemblements populaires à travers tout le territoire. La foule a quitté les lieux et Ali Abdallah Saleh ne s’y montre plus.

Auparavant, venus d’Amran, Ibb ou Hajja, ils étaient des dizaines de milliers de fidèles à l’investir chaque vendredi. Le jour de la grande prière était leur jour. Ils formaient un groupe compact face à la grande mosquée Saleh. En fin de matinée, les partisans célébraient bruyamment leur «cher Ali». «Ali» s’emparait du micro et, du haut d’une tribune officielle où s’entassait le dernier carré des fidèles, il pourfendait «les saboteurs de l’unité yéménite» et «les comploteurs» en tout genre. Porté par une foule déchaînée, Ali Abdallah Saleh ne pouvait s’empêcher de s’éloigner de son texte. Son improvisation touchait souvent les cordes sensibles de l’Occident, quand il prédisait un «péril islamiste» ou une «vague terroriste» si son régime devait trop brutalement s’effondrer.

Dans la vulgate présidentielle, les manifestants, qui réclamaient son départ, ne formaient qu’une minorité de «mercenaires» téléguidés par les partis de l’opposition. Ces «mercenaires», malgré l’accord de transition politique, se trouvent toujours aujourd’hui à quelques centaines de mètres de là, sur la «place du Changement», épicentre de la contestation. Ce sont des étudiants et des paysans, des membres de tribus et des commerçants. Ils sont islamistes et socialistes, indépendants et nassériens, séparatistes et autonomistes. Sous leur tente de toile, ils forment un petit Yémen, venus des plaines arides de la Tihama, des montagnes d’Amran ou des wadis encaissés de l’Hadramaout. Et, depuis onze mois, ce petit Yémen bruisse d’un seul mot: «Ali, dégage!»

Ali Abdallah Saleh est un rescapé. Il est réchappé de l’attaque de la mosquée de son palais, un vendredi, jour de grande prière. Onze personnes y ont trouvé la mort, 160 ont été blessées. La mosquée n’est plus qu’un amoncellement de gravats et de débris de verre. Des bérets rouges militaires et des vestes déchiquetées jonchent toujours le sol. Les sandales des fidèles n’ont pas bougé. La prière ne s’est jamais terminée. Grièvement blessé, brûlé sur plusieurs parties du corps, Ali Abdallah Saleh a subi des interventions chirurgicales en Arabie saoudite.

Comment se sent-il, six mois après cet attentat? «Je ressens une douleur, convient-il. Une douleur profonde pour ce qui s’est passé dans le pays durant les dix derniers mois. Les partis de l’opposition et leurs partisans ont provoqué des désordres dans les domaines économique et sécuritaire: effusion de sang et rupture de l’électricité, brigandage. Pourtant, il était possible qu’on arrive à l’état actuel sans causer de graves dommages dans la patrie.» Il n’hésite pas à parler d’«injustice»: «Avec l’existence de la démocratie dans notre pays, tous ces événements n’auraient pas dû survenir au Yémen.» […]

La démocratie? De fait, ils n’étaient pas très nombreux, le 17 juillet 1978, à donner cher de la carrière politique du jeune officier devenu président de la République arabe du Yémen, le Yémen du Nord. Les mêmes sceptiques le verront échafauder l’unité des deux sœurs géographiques, le Nord pro-occidental, et le Sud, satellite du bloc soviétique. Le 22 mai 1990, c’est le président d’un pays pour la première fois unifié qui hisse les nouvelles couleurs nationales au cœur de la ville d’Aden. Alors la foule criait «Ouada! Ouada!», «Unité! Unité!». La déception des sudistes sera à la hauteur des promesses non tenues.

Malgré un drapeau, un hymne et une Constitution, ils ont observé, impuissants, les nordistes qui accaparaient les emplois dans la fonction publique et multipliaient les expropriations de terres. Aujourd’hui, dans Al Mansourah, un quartier d’Aden, le drapeau de la République démocratique et populaire du Yémen a refait son apparition. Autour de cette bannière aux trois bandes rouge, blanche et noire et au triangle bleu frappé de l’étoile rouge, la fièvre séparatiste gronde. «Gouverner le Yémen revient à danser sur la tête d’un serpent», aime à répéter Ali Abdallah Saleh.

A maintes reprises, le soldat venu des terres paysannes du petit village de Beit Al-Ahmar, dans la région de Sanaa, a su faire le pas qui lui éviterait la chute. L’homme a appris à retourner l’ennemi d’hier pour en faire un allié de circonstance. A se jouer des promesses et convaincre de sa bonne foi. Il façonne l’unité mais entretient les clans, familier qu’il est du jeu tribal. Bref, le président sait parfaitement jongler, et l’exercice s’est souvent révélé payant.

L’initiative récente des pays du Golfe est un cas d’école. A trois reprises, Ali Abdallah Saleh a refusé de l’endosser. Au prix de beaucoup de patience, les émissaires golfiens, onusiens, américains et européens ont réussi à le convaincre d’accepter le mécanisme d’application du plan de sortie de crise. Mais, au final, qui a convaincu l’autre? Quitte à mettre en colère les «révolutionnaires», toujours mobilisés dans les rues du pays, l’opposition s’est finalement rangée aux demandes du chef de l’Etat: lui et ses proches jouissent d’une immunité, il demeure président à titre honorifique le temps de la transition. En fait, il a été le chef d’orchestre de sa propre sortie, dont il a fixé les modalités et le calendrier. […]

La guerre civile, maintes fois annoncée, n’a pas éclaté. Dans un pays qui compte plus d’armes à feu que de citoyens, le scénario paraissait pourtant menaçant. Les bilans sont aussi moins lourds qu’ailleurs. Mais onze mois durant, à Sanaa, Taez ou Aden, les manifestants ont tout de même essuyé la violente répression des services de sécurité et les tirs aveugles de snipers embusqués sur les toits. Pour Ali Abdallah Saleh, la responsabilité de ces violences incombe avant tout à l’opposition: «Nous vivons dans une société tribale où les traditions dépassent de loin les seuls intérêts partisans. Dans notre société, persévérer dans la violence et dans l’erreur est inacceptable.»

Depuis l’enclenchement de la transition politique et la formation du gouvernement d’unité nationale, les nuits sanaani sont plus calmes. Les armes automatiques et les roquettes ne résonnent plus dans Hassabah, au nord, ou dans Al-Ayl, au centre-ville. L’essence est moins rare, le gaz moins cher, mais l’électricité très incertaine… La vie reprend doucement dans des quartiers jusqu’alors désertés par les habitants. Les mouvements de la jeunesse, opposés à l’immunité accordée au président, n’ont toutefois pas levé leur rassemblement. Le pouls révolutionnaire bat toujours fort «place du Changement», à Sanaa, ou «place de la Liberté», à Taez.

Ali Abdallah Saleh […] regarde sa montre, se tourne vers ses conseillers. «Finished? «Une dernière question: «Serez-vous acteur ou observateur du Yémen de demain? – Acteur, en tant que citoyen de ce pays», conclut Ali Abdallah Saleh en saluant.

Ce président n’est certes plus tout à fait président, mais il faut encore compter avec lui.

Trente-trois ans au pouvoir

1978 Ali Abdallah Saleh, officier dans l’armée, prend la direction de la République du Yémen (Yémen du Nord).

1990 Unification du Yémen du Nord avec la République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud).

1999 Ali Abdallah Saleh est élu président du Yémen à l’issue du premier scrutin démocratique organisé dans le pays. Il est réélu en 2006.

1er janvier 2011 Le Parlement yéménite adopte à l’instigation du président une réforme constitutionnelle ouvrant la voie à la réélection du président Saleh. Ce vote déclenche un mouvement de contestation sans précédent.

23 novembre Ali Abdallah Saleh accepte de quitter le pouvoir à la date du 21 février.