«Si tu votes à gauche, tu fais le mal, tu commets un péché. Un évangélique ne vote pas pour la gauche.» L’injonction a atterri sur la messagerie WhatsApp de Rita, femme de couleur, petit salaire, le profil type de la croyante. Dans les lieux de culte et les médias évangéliques aussi, les pasteurs se déchaînent contre Fernando Haddad, le candidat du Parti des travailleurs (PT) à la présidentielle du 28 octobre au Brésil. Rita a beau être sympathisante du PT, on la sent troublée.

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Cible des fake news, l’héritier de Lula est accusé, entre autres turpitudes, de vouloir éveiller précocement la sexualité des enfants, à cause du matériel pédagogique de lutte contre l’homophobie (un manuel, des vidéos et des affiches), péjorativement rebaptisé «kit gay», qu’il avait cherché, avec l’aval de l’Unesco, à distribuer dans les lycées en 2011, lorsqu’il était ministre de l’Education.

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Un mouvement en plein essor

Les évangéliques roulent pour son adversaire d’extrême droite, Jair Bolsonaro, ultra-favori avec 59% des intentions de vote (contre 41% pour Haddad). En plein essor dans le plus grand pays catholique du monde, ce nouveau protestantisme ralliait 22,2% des Brésiliens en 2010, lors du dernier recensement, un taux qui avoisinerait aujourd’hui les 30%. Selon une enquête menée l’an dernier, 16% des évangéliques disent avoir déjà suivi la consigne de vote des pasteurs, et un bon quart serait susceptible de le faire. La campagne contre Haddad a porté. En milieu évangélique, il a… 35 points de moins que Bolsonaro, «le plus indiqué pour préserver la moralité», a déclaré le député et pasteur Hidekazu Takayama, président de la bancada evangélica, le lobby évangélique au parlement.

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A l’approche du premier tour du 7 octobre, les principales Eglises s’étaient ralliées une à une à ce réactionnaire, nostalgique de la dictature militaire (1964-1985). La plus grande, l’Assemblée de Dieu, a projeté son image sur grand écran pendant un culte. La plus médiatique, l’Eglise universelle du royaume de Dieu (IURD), a mis à son service la puissance de feu de sa chaîne, TV Record, numéro trois de l’audimat. Minoritaires, les évangéliques de gauche ne font pas le poids. «Il y a dans ce soutien une question d’intérêts, et pas seulement de doctrine, nuance Maria das Dores Campos Machado, coordinatrice du centre d’études sur le thème Religion, action sociale, genre et politique de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). Les Eglises attendent de futurs avantages en échange.»

Lula le «communiste»

La méfiance des cultes évangéliques envers le PT n’est pas nouvelle. «Le parti a été créé par le courant de gauche de l’Eglise catholique», rappelle Ricardo Mariano, sociologue des religions et professeur à l’Université de São Paulo. En 1989, lors du premier scrutin au suffrage universel après le retour à la démocratie, ces cultes avaient fait barrage contre Lula, alors dépeint en «communiste» prêt à fermer les temples et à jeter les pasteurs en prison. Un spectre à nouveau agité aujourd’hui, après une trêve toute relative pendant les treize années de gouvernement du PT, interrompues par la destitution en 2016 de Dilma Rousseff, la successeure de Lula.

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En 2002, à une marche du palais du Planalto, le leader de gauche avait obtenu le soutien de l’IURD. Coïncidence ou non, son fondateur, l’évêque Edir Macedo, accusé de charlatanisme et de blanchiment d’argent de la dîme, ne sera plus inquiété par la justice… «Lula a fait beaucoup de concessions aux évangéliques, mais aussi aux féministes et aux minorités LGBT», reprend Maria das Dores Campos Machado. Une impossible conciliation. «Ces Eglises ont des thèses délirantes sur les féministes et les minorités, accusées de vouloir détruire la famille traditionnelle», renchérit Ricardo Mariano.

Sous l’actuel président conservateur Michel Temer, la bancada evangélica a réussi à supprimer des programmes scolaires toute mention à l’«identité de genre» et à l’«orientation sexuelle». Elle rêve désormais, entre autres joyeusetés, de faire interdire l’avortement jusque dans les rares cas où il est autorisé, comme le viol. Une croisade à laquelle se rallient aussi les catholiques conservateurs.

Baptisé dans le Jourdain

C’est sur ce terreau que Jair Bolsonaro a tissé sa toile au parlement, où il est député depuis vingt-sept ans. «Les députés évangéliques se sont appuyés sur lui pour affronter le mouvement LGBT et la gauche au parlement, raconte Maria das Dores Campos Machado. Bolsonaro est extrêmement homophobe et agressif.»
Sur «les questions qui importent pour les chrétiens», il a tout bon, juge en revanche Mensageiro da Paz, le journal de l’Assemblée de Dieu.

Il est contre l’IVG, le mariage gay et la théorie du genre, contre l’Etat laïc et la dépénalisation des drogues, contre le désarmement de la population et pour la baisse de la majorité pénale, des méthodes de lutte contre la violence que ne renie pas la droite évangélique. Son épouse et deux de ses fils sont baptistes. Lui-même, s’il reste catholique, s’est fait baptiser par un pasteur évangélique dans les eaux du Jourdain, en 2016.

Au pouvoir, le PT n’a pas fait de révolution, laissant à la Cour suprême le soin d’approuver l’union stable entre personnes de même sexe. Pressée par les chrétiens conservateurs, Dilma Rousseff s’était engagée par écrit, en pleine campagne pour l’élection présidentielle de 2010, à ne pas dépénaliser l’avortement, mesure que Lula avait prévue dans son programme de promotion des droits de l’homme. Dans la foulée, sa dauphine avait promis également d’enterrer un projet de loi punissant de prison la discrimination de l’homosexualité, contre laquelle prêchent les pasteurs.

Pas de «kit gay»

En 2011, la présidente cédait à nouveau, cette fois sur le «kit gay», qui ne sera jamais distribué. Mais pour les chrétiens, le mal était fait. De tous les blocs parlementaires, les évangéliques sont ceux qui ont le plus massivement voté en faveur de la destitution de l’ex-présidente, observe Ricardo Mariano. Le chercheur ne croit pas à une poussée conservatrice dans le pays, démentie d’ailleurs par les enquêtes d’opinion. «Mais aujourd’hui, on ne se cache plus, observe-t-il.

Pendant longtemps, personne au Brésil, pas même les évangéliques, ne se disait de droite, une étiquette associée à la dictature.» La montée de ce qu’on appelle la «nouvelle droite» (nouvelle, car sortie du placard), dans la foulée de la campagne pour l’impeachment, est une réaction au PT, le parti qui a gouverné le plus longtemps depuis le retour de la démocratie.

Des alliés de poids

Des représentants de cette droite ultra-conservatrice ont été élus au parlement lors des législatives du 7 octobre. Pénalisés par leur soutien au très impopulaire Michel Temer, les évangéliques, eux, ont perdu la moitié de leurs 82 parlementaires. Mais ils peuvent compter sur leurs alliés de l’agronégoce et de l’armement, avec lesquels ils forment la bancada BBB (Bible, bœuf, balle), ainsi que sur les nombreux nouveaux élus militaires. «Toutes ces mouvances sont dans l’orbite de Bolsonaro et auront les coudées franches s’il l’emporte, craint Ricardo Mariano, très pessimiste. Le Brésil est au bord du gouffre.»