Crise

Derrière la chute de la livre, le mirage économique turc

La Turquie tentait lundi de rassurer les marchés après l’effondrement de sa monnaie, la livre, sur fond de graves tensions avec les Etats-Unis. La débâcle monétaire révèle les vulnérabilités de l’économie turque, loin du «miracle» promu ces dernières années par le président Erdogan

Ne surtout pas céder, ni face à Donald Trump et ses sanctions économiques ni face aux marchés financiers et leur défiance grandissante vis-à-vis d’Ankara… Recep Tayyip Erdogan, le chef de l’Etat turc, semble s’être lancé dans un bras de fer perdu d’avance contre la première puissance mondiale. Un bras de fer dont la livre, la monnaie turque, est la première victime.

Alors que cette dernière sortait lundi d’une semaine folle qui l’a vue perdre plus de 20% de sa valeur face au dollar américain (plus de 70% en dépréciation cumulée depuis le début de l’année), Tayyip Erdogan campe sur ses positions. La chute de la livre n’est rien d’autre que le résultat d’un «complot politique» contre son pays, répète-t-il à l’envi. «Nous sommes assiégés économiquement», a-t-il martelé lundi, promettant à ses citoyens de gagner ce qu’il appelle la «guerre économique».

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Comprendre: la Turquie ne libérera pas, du moins pas tout de suite, le pasteur américain Andrew Brunson, dont l’incarcération pour «terrorisme» a mis le feu aux poudres entre Ankara et Washington. Les Etats-Unis ont annoncé une série de sanctions contre leur allié de l’OTAN, tandis que Recep Tayyip Erdogan fait mine d’y voir une occasion de se «trouver de nouveaux amis». Nommément, la Russie de Vladimir Poutine, dont il s’est déjà rapproché ces dernières années, à la faveur de la guerre en Syrie et de gros contrats énergétiques et militaires.

La «pointe émergée de l’iceberg»

«Le bras de fer diplomatique avec les Etats-Unis explique la dépréciation record de la livre ces derniers jours, mais il ne s’agit là que de la pointe émergée de l’iceberg», observe un économiste turc qui, signe des temps, requiert l’anonymat. «Les vulnérabilités de l’économie sont identifiées depuis longtemps, elles ne font qu’éclater au grand jour», poursuit l’expert.

De fait, cela fait plus d’un an que l’économie turque émet des signaux d’alerte. La cause principale est connue: après une année 2016 particulièrement difficile, le pouvoir a multiplié les mesures d’encouragement pour soutenir la croissance tombée à 3,2% (ce qui est peu pour un pays où la force de travail augmente rapidement) et enrayer la hausse du chômage. Les largesses du pouvoir, couplées à une augmentation des dépenses publiques, ont produit l’effet escompté: la croissance turque a bondi à 7,4% en 2017, stimulée comme jamais par la demande intérieure. Mais cette «générosité» de l’Etat a eu un autre effet: la détérioration des équilibres macroéconomiques.

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Le déficit courant s’est creusé (plus de 6% du PIB) et l’inflation s’est envolée (16% en juillet en glissement annuel). Corriger ces déséquilibres aurait pour effet de tirer la croissance vers le bas et le chômage vers le haut. Recep Tayyip Erdogan, qui a bâti en grande partie sa popularité sur le mythe éculé d’un «miracle économique turc», ne peut s’y résoudre. C’est d’ailleurs ce qui l’a conduit, en juin, à convoquer des élections présidentielle et législatives anticipées, avant que la situation ne se dégrade trop. Il en est sorti grand vainqueur.

«Ils ont peut-être le dollar, mais nous, nous avons Allah!»

La chute vertigineuse de la livre fait donc «éclater au grand jour» la défiance des investisseurs et des marchés vis-à-vis de la gestion par Ankara des affaires économiques. Une gestion qu’ils jugent au mieux approximative, au pire carrément erratique. Recep Tayyip Erdogan ne fait rien pour les rassurer. Après avoir nommé son gendre, Berat Albayrak, à la tête d’un super-Ministère des finances en juillet – écartant certains responsables appréciés des marchés –, il leur lançait la semaine dernière: «Ils ont peut-être le dollar, mais nous, nous avons Allah!»

Certes, la valeur de la livre face aux devises étrangères n’est pas le principal sujet de préoccupation des électeurs de Recep Tayyip Erdogan, attachés à la rhétorique du pouvoir qui met les problèmes économiques sur le compte d’acteurs hostiles. Mais combien de temps encore cette rhétorique pourra-t-elle fonctionner, alors que les effets de la crise commencent à grever lourdement le porte-monnaie des Turcs?

Jour après jour, les prix des biens de consommation s’envolent. Même le simit, ce petit anneau parsemé de graines de sésame dont le pays a fait son symbole, n’est pas épargné. «Les prix du sésame et de la farine que nous utilisons sont indexés sur le dollar, explique Emir Özdemir, qui produit 2000 à 2500 de ces simits chaque jour à Istanbul. Si cela continue, nous devrons augmenter nos prix. Les citoyens les plus défavorisés, pour lesquels le simit est une nourriture bon marché, seront les premiers à en souffrir.»

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