Les opérations en mer de Barents qui ont vu le naufrage du Koursk faisaient un peu figure de répétition générale avant les grandes manœuvres de la flotte du Nord prévues en Méditerranée à l'automne. La modernisation de la flotte russe et son grand retour dans les mers étrangères avaient été annoncés, en novembre dernier, par un Vladimir Poutine encore premier ministre. Des déclarations qui avaient sans doute réjoui des Russes qui semblent très attachés – les passions exprimées et l'ampleur des réactions au drame le montrent – à leur marine nationale. Pourtant, ces déclarations encourageantes n'ont pas enrayé la dégradation continue d'une marine russe encore très impressionnante il y a moins de vingt ans.

La catastrophe du Koursk est d'autant plus grave qu'elle touche ce qu'il restait de plus performant des armées de mer russes. La flotte du Nord, basée à Mourmansk, était la mieux équipée – plus stratégique, elle passait avant celles du Pacifique et de la mer Noire – et les bâtiments engagés dans ces manœuvres représentaient «la crème de la crème», selon l'expression d'Arnaud Dubien, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) de Paris, spécialisé dans le monde russe *. La flotte du Nord était équipée des engins les plus récents et les plus évolués technologiquement. Le Koursk était l'un d'eux. Ainsi pour Dominique David, chercheur à l'Institut français des relations internationales (IFRI), «il ne faut pas relier de manière systématique le naufrage du Koursk et l'état de la marine russe. Il est cependant clair que les deux termes vont se rejoindre politiquement et dans l'esprit de l'opinion publique».

C'est bien sur ce mode-là que le ministre russe de la Défense, Igor Sergueïev, s'est lamenté lors d'une allocution télévisée lundi soir: cette catastrophe «est le résultat du pillage de notre pays ces dernières années, qui a pour conséquence que les forces armées reçoivent moins de 50% de ce qui est prévu dans le budget». Parmi les officiers russes à Mourmansk, la grogne et l'amertume sontt très vives, selon les journalistes sur place. «Nous possédons encore des vaisseaux puissants, mais nous n'avons plus la technique qui doit aller avec», a commenté un expert militaire russe, Iouri Gladkievitch, interrogé par l'AFP.

Pas de réelle réforme

Durant la dernière décennie, les autorités russes ont en effet choisi de préserver leur capacité nucléaire plutôt que de moderniser leurs forces conventionnelles. Face aux conflits dans le Caucase, les forces terrestres ont dû s'adapter. La marine, faute de menace immédiate, s'est trouvée délaissée. «S'agissant même de la triade nucléaire (aviation stratégique, sous-marins nucléaires et missiles intercontinentaux), les sous-marins stratégiques sont les plus mal en point», explique Arnaud Dubien.

En toile de fond de la catastrophe du Koursk pointe donc la grande question de la réforme de l'armée qui, faute de moyens, s'est limitée à une sorte de rationalisation. Elle est revenue sur le devant de la scène au mois de juillet dernier quand un conflit ouvert a éclaté entre le ministre de la Défense, Igor Sergueïev, accusé de privilégier à tout prix la conservation de l'arsenal nucléaire, et le chef de l'état-major, aux prises avec la guerre en Tchétchénie, qui plaidait le rééquilibrage en faveur des forces conventionnelles. Le 11 août, Vladimir Poutine a tenu une réunion avec les deux responsables pour tenter d'arbitrer la querelle. «On ne sait pas grand-chose de ce qui s'y est dit, admet Arnaud Dubien. Mais il semble que Vladimir Poutine n'ait pas tranché en faveur de l'un ou de l'autre. Un effort devrait être fait pour les forces conventionnelles, mais il n'y aura pas de démantèlement unilatéral des forces stratégiques. D'abord parce que cela coûterait trop cher, ensuite parce que cela éroderait la capacité de dissuasion russe au moment où les Américains avancent leur plan de bouclier antimissile.»

L'affaire du Koursk risque de compromettre les ambitions de l'amiral Kouroïedov, chef de la marine russe, qui visait la direction du Conseil de sécurité. «Il ne doit plus être candidat, à l'heure qu'il est», estime Arnaud Dubien qui pense cependant que la grande mue de l'armée russe n'est pas, faute de moyens, pour demain: «Les analystes militaires les plus sérieux pensent que la Russie ne pourra pas renouveler massivement son armement avant 2006-2007. Pour l'instant, elle se contente de moderniser le matériel existant.»

* Arnaud Dubien vient de diriger un dossier sur la Russie dans le dernier numéro de la «Revue internationale et stratégique» publié par l'IRIS.

Vladimir Poutine a décrété ce mercredi jour de deuil national avant de se rendre mardi sur la mer de Barents pour rencontrer les familles des victimes du naufrage. Un responsable britannique a affirmé qu'une aide plus rapide «n'aurait guère pu faire plus». Les experts étudiaient les scénarios possibles de récupération des corps, une opération qui va prendre «au moins deux mois», selon le service de presse de la flotte du Nord.

Des plongeurs vont étudier pendant un mois un autre sous-marin nucléaire russe, l'Oriol, du même type que le Koursk, afin de décider de la meilleure manière d'y pénétrer. Une autre variante est de faire appel aux Etats-Unis qui disposent d'un matériel capable de remonter à la surface le sous-marin, mais l'épave est très dangereuse à cause des munitions et des réacteurs nucléaires qui pourraient exploser.

LT/AFP