IMMIGRATION

Derrière l’autel, un lit pour les mères clandestines

Aux Etats-Unis, où l’administration Trump a déclaré la guerre aux sans-papiers, les églises sont devenues des sanctuaires pour des femmes menacées d’expulsion. Mais leur sort est incertain

Un enchevêtrement d’escaliers et de couloirs. A l’arrière de l’imposante église St. Paul & St. Andrew, dans l’Upper West Side à New York, se trouve un dédale de salles où le va-et-vient donne le tournis. Les lieux abritent une crèche, un refuge pour sans-abri, les bureaux des employés, et on y donne des cours en tout genre.

Parmi l’agitation, Debora Barrios-Vasquez déambule à sa guise en leggings colorés, gratifiant les gens qu’elle croise d’un sourire et d’un bon mot. Ici, elle est chez elle. Au sens propre. Depuis juin 2018, cette femme de 32 ans originaire du Guatemala, immigrée clandestine aux Etats-Unis, vit «en sanctuaire» pour ne pas être expulsée.

Central Park est à deux pas, mais Debora n’y emmène jamais ses enfants. Elle ne met pas les pieds dehors. Lorsque, cet été, sa fille de 3 ans, Bérénice, a attrapé une pneumonie et qu’il a fallu la conduire aux urgences, elle n’a rien pu faire. «Des gens l’ont amenée à ma place. Cela m’a rendue folle», explique Debora. Elle culpabilise: «Quand on est mère, on accompagne son enfant au parc, à l’école, chez le docteur.»

Arrestations en hausse de 225%

Derrière les murs de certaines églises de New York se jouent des destins semblables à celui de Debora. Des familles déchirées y sont réfugiées. Sans papiers, menacées d’être expulsées des Etats-Unis, elles ont posé dans un coin leurs bagages peu fournis. Quelques habits et des peluches pour les enfants rassemblés à la hâte quand il est devenu urgent de prendre une décision: on entre en sanctuaire, et on renonce ainsi à sa liberté de circulation. De toute façon, cette liberté avait une date d’expiration. Pour Debora, c’était le 18 mai 2018. Ce jour-là, elle aurait dû être renvoyée par les services d’immigration (Immigration and Customs Enforcement, ICE) au Guatemala, pays qu’elle a quitté à 19 ans pour des raisons qu’elle préfère taire.

Je fais ça car je veux que ma famille puisse rester ensemble

Debora Barrios-Vasquez

Le recours aux sanctuaires – remparts uniquement symboliques contre l’ICE – n’est pas une nouveauté aux Etats-Unis, mais dernièrement le ciel des sans-papiers s’est encore assombri. Dans la région de New York (incluant Long Island et la banlieue au nord), les arrestations d’immigrés illégaux n’ayant commis aucun délit ont bondi de 225% dans les mois qui ont suivi l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, selon le service d’immigration de la ville. Les expulsions ont, elles, augmenté de plus de 150%. En miroir, la «résistance» s’organise.

L'aide des soixante-huitardes

Pour Debora, 152 volontaires sont sur le qui-vive en cas d’urgence et une application, Lotsa Helping Hands («beaucoup de mains tendues»), sert à lister des tâches à accomplir. Aller au siège de l’ICE déposer des pétitions, faire des courses, lui tenir compagnie. Peggy Griffin-Jackman, «soixante-huitarde» aux yeux bleus pleins de gentillesse, lave le linge. Son amie Julia Tulloch, 74 ans, aide sur le plan administratif.

Au sein de l’organisation New Sanctuary Movement, qui met en contact sanctuaires et immigrés, on veut rendre publiques ces situations pour donner un coup de projecteur sur les conséquences de ces politiques, dans l’espoir que les dossiers juridiques des concernées en sortent renforcés. «Nous voulons montrer que ces gens ne se cachent pas», affirme le père Juan Carlos, figure de la lutte pour les sans-papiers à New York et cofondateur de New Sanctuary Movement.

Mais cette stratégie n’est pas sans risques. «C’est dangereux, admet-il. Debora par exemple est dans une situation à risque comparativement à ceux qui restent discrets […]. Mais n’importe quel moyen pour contre-attaquer la politique de Trump est bon à prendre.»

Déchirement

A New York, on n’avait plus vu ce genre d’action publique depuis trente ans. Deux autres Guatémaltèques avec enfants se sont médiatisées, à coups de conférences de presse dans des églises. En août 2017, Amanda Morales-Guerra, 34 ans, et ses trois enfants ont pris refuge à Holyrood Church. Il y a aussi Aura Hernandez, 37 ans, avec sa fille de 2 ans dans Fourth Universalist Society, à seulement vingt minutes de «chez» Debora. Elle prend des médicaments pour tenir le coup, murmure-t-on, quand Debora de son côté s’y refuse. Elle serait tombée malade pendant des semaines. La vie privée d’Aura ne tient qu’à un drap blanc, tendu au balcon qui surplombe la nef, fine cloison qui laisse passer tous les bruits. Derrière ce tissu, les jours se traînent en ombres chinoises en attendant que le quotidien reprenne une forme normale.

Ce choix est un déchirement. «Je fais ça car je veux que ma famille puisse rester ensemble», dit Debora, dont ni les enfants, Américains en vertu du droit du sol, ni le mari, immigré illégal lui aussi, ne sont concernés par une procédure d’expulsion.

Sentiment d'enfermement

Les femmes représentent 85% des quelque 200 cas de personnes en sanctuaire à travers le pays, estime le père Juan Carlos. «Elles sont davantage visées car elles sont moins visibles que les hommes, il est donc plus facile de les faire disparaître», dit-il.

Tant bien que mal, Debora conserve une vie de famille. Kener, son aîné de 10 ans, scolarisé dans le nord de New York, vient lui rendre visite le week-end. Ils dorment à l’arrière de l’église, dans une chambre aux rideaux tirés et au sol jonché de jouets. La journée, la petite Bérénice babille dans les bras du pasteur James Karpen, surnommé «K», visage rieur mangé par une barbe blanche. Kener, lui, tourne en rond. Footeux, il joue parfois au ballon devant l’autel de l’église, faute d’aller dehors. «Il déteste être là», dit tristement Debora. Autrefois roi de la récré, il a perdu de son bagout, pense-t-elle. «Il ne dit rien mais je sais qu’il m’en veut. J’espère qu’il comprend que je ne suis pas une mauvaise personne.»

Au fil des semaines, les doutes et le sentiment d’enfermement grandissent. L’automne s’estompe, l’hiver arrive. Son dossier juridique n’avance pas. Cela fait maintenant six mois. Elle le jure, elle ne restera pas six mois de plus. «Je me demande si le fait que je sois publique ne ralentit pas les choses», s’inquiète Debora.

Sortir de là

A l’extérieur, les nouvelles ne sont pas bonnes. Fin novembre, Samuel Oliver-Bruno, Mexicain aux Etats-Unis depuis vingt ans, a été expulsé après s’être brièvement aventurée à l’extérieur de son sanctuaire, une église de Caroline du Nord où il avait pris refuge publiquement onze mois auparavant. A New York, des femmes ont quitté leur église, contre l’avis du New Sanctuary Movement. Comme P., originaire du Honduras, qui était logée à Manhattan depuis près d’un an. D’autres, anonymes, préfèrent changer d’Etat, espérant brouiller les pistes.

«Tous les jours, c’est de pire en pire», lâche Debora. Dans l’intimité de sa chambre, dans le bureau du révérend K, sur les bancs de l’église enfin vide, elle pleure en silence.

En septembre, pour tuer le temps, elle avait écrit et joué une pièce de théâtre dans l’église. Une histoire de migrants confrontés à des garde-frontières, qui se terminait bien. Celle qui n’a jamais mis les pieds dans un théâtre de sa vie s’était alors rêvée actrice ou dramaturge.

Qu’importe tout cela, aujourd’hui. Les yeux rougis, la jeune femme a l’air agacé. Sortir de là, c’est tout ce qui compte. Les murs se resserrent et le monde paraît plus petit. Tout à coup, une idée, jetée avec l’énergie du désespoir: «Et le Canada? Et l’Europe, la Suisse? Ils m’accepteraient là-bas?»


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