C’est le plus gros massacre jamais perpétré dans une prison d’Amazonie. 56 détenus du Complexe pénitentiaire Anisio Jobim (Compaj), en périphérie de Manaus, ont été exécutés entre dimanche après-midi et lundi matin par une bande de prisonniers déchaînés. L’attaque a été d’une rare sauvagerie. Les policiers qui ont repris le contrôle des lieux sont tombés sur des scènes insoutenables de dizaines de corps empilés, la plupart sans tête, dernier épisode de la guerre qui oppose depuis quelques mois les deux plus puissantes organisations criminelles du pays: le Commando rouge (CV) et le Premier commando de la capitale (PCC).

Le Commando rouge est la plus ancienne des deux organisations. Il est né au cours des années 1970 dans la prison Candido Mendez, à Rio de Janeiro, de l’alliance de dirigeants de gauche persécutés par la dictature et de délinquants de droit commun, les uns et les autres bien décidés à résister aux «abus» des forces de l’ordre. Le groupe a rapidement perdu son vernis idéologique pour devenir une structure criminelle spécialisée dans les attaques de banques et les enlèvements contre rançon, puis, à la faveur de la montée en puissance des cartels colombiens, dans le trafic de drogue.

Le Premier commando de la capitale est issu d’une même volonté de résister aux autorités. Il est né en 1993 dans la prison de Taubaté, à Sao Paulo, en réaction au massacre de 111 détenus perpétré par la police militaire dans le pénitencier local de Carandiru. Il a fini par gagner une telle influence dans le milieu carcéral qu’au cours des années 2000 il est parvenu à organiser simultanément des mutineries dans des dizaines d’établissements pénitentiaires. Une puissance dont il s’est servi pour gagner également la rue et y étendre ses activités criminelles.

Résister aux «abus»

Le Commando rouge et le Premier commando de la capitale ont longtemps vécu en bonne intelligence, en se rendant de petits services et en cohabitant en prison. Une entente fragile rendue possible par la claire délimitation de leurs territoires respectifs, Rio de Janeiro pour le premier, Sao Paulo pour le second. Mais leur volonté d’expansion sur le reste du territoire brésilien les a convertis peu à peu en concurrents, jusqu’à les transformer en ennemis.

Les tensions sont montées en 2015 suite aux assassinats de trois dirigeants du Premier commando de la capitale dans des prisons de Manaus, des meurtres commis par une troisième organisation criminelle, la Familia do Norte, proche du Commando rouge. Le Premier commando de la capitale a riposté à cette agression en octobre dernier, en organisant deux mutineries dans les Etats amazoniens de Rondonia, frontalier avec la Bolivie, et Roraima, limitrophe du Venezuela. Des mutineries au cours desquelles 33 détenus ont été exécutés, dont une vingtaine de membres du Commando rouge.

«Les morts d’un seul côté»

Le massacre de ce début d’année est la réponse du Commando rouge à la tuerie d’octobre. Les prisonniers du Premier commando de la capitale se sont retrouvés piégés dans le Complexe pénitentiaire Anisio Jobim, une prison largement dominée par la Familia do Norte, alliée de leur ennemi intime. Conscients du danger, ils avaient bien obtenu des autorités de séjourner dans un bâtiment à part. Mais le moment venu, ils n’ont pu empêcher leurs adversaires d’en enfoncer les portes et d’y pénétrer. La suite n’a pas été un combat mais un carnage. «Les morts sont d’un seul côté», a reconnu le secrétaire de l’Etat d’Amazonie à la Sécurité publique, Sergio Fontes.

Il a fallu dix-sept heures aux autorités pour rétablir un semblant de calme dans le pénitencier. Dix-sept heures et de longues négociations avec les assaillants. «Les prisonniers n’avaient pratiquement pas de revendications, se souvient Sergio Fontes. Ils ont seulement demandé que la police ne les maltraite pas lorsqu’elle réinvestirait leurs quartiers. Nous pensons qu’ils avaient déjà obtenu ce qu’ils voulaient: tuer des membres de l’organisation rivale.»

Il y a peu de chances que le cycle de violences s’arrête là. Les prisons d’Amazonie représentent un enjeu majeur dans la guerre que se livrent les cartels brésiliens de la drogue. C’est paradoxalement de ces enceintes fermées que leurs dirigeants contrôlent le trafic de cocaïne dans la région. Or, cette région-là occupe une position privilégiée entre l’offre et la demande, entre ces deux grands pays producteurs que sont la Colombie et la Bolivie et la façade atlantique, par où la précieuse marchandise peut s’écouler avantageusement vers les marchés du monde entier.