Europe

Derrière les politesses, le Brexit promet un affrontement musclé

Malgré les précautions oratoires et diplomatiques de Theresa May, ses objectifs affichés pour le Brexit vont à l’encontre de ceux des Européens. L’affrontement entre ces positions opposées est programmé

Theresa May a fait un vrai effort diplomatique. Par rapport à son grand discours de janvier où elle proférait des menaces à peine voilées contre les Européens, la première ministre britannique, naturellement cassante, a choisi mercredi un ton plus doux pour lancer les négociations officielles sur le Brexit.

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Lors de son discours à la Chambre des communes, expliquant le déclenchement de l’article 50 du traité de Lisbonne qui notifie officiellement sa volonté de sortir de l’Union Européenne, elle a multiplié les phrases apaisantes. Elle appelle de ses vœux «un accord de libre-échange ambitieux» avec l’UE, «respecte» la position des Européens sur la libre circulation des personnes, «approche ces discussions de façon constructive […] dans un esprit de coopération sincère». «Nous restons un ami et un allié.»

Poigne de fer dans un gant de velours

La scène avait été savamment chorégraphiée. Le président du conseil européen, Donald Tusk, a reçu des mains de l’ambassadeur du Royaume-Uni à Bruxelles la lettre de Theresa May expliquant la stratégie britannique. Lui aussi y est allé de son couplet diplomatique: «Vous nous manquez déjà.»

Pourtant, derrière la forme policée, les deux camps s’arc-boutent sur des positions radicalement opposées. La prestation de Theresa May ressemblait à «une poigne de fer dans un gant de velours», estime Rupert Harrison, ancien haut fonctionnaire au Trésor, proche de l’ex-chancelier de l’Echiquier George Osborne.

Dans sa lettre de six pages, la première ministre britannique propose une approche des négociations à l’inverse de ce que souhaitent les Européens. Elle entend mener de front la procédure de divorce et les discussions sur le futur accord de libre-échange entre l’UE et le Royaume-Uni. «Il est nécessaire de se mettre d’accord sur les termes d’un futur partenariat en même temps que sur ceux de notre retrait de l’UE», écrit-elle.

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Pas de grand marchandage

Michel Barnier, le négociateur en chef de la commission européenne, a répété à plusieurs reprises qu’il n’en était pas question. Il ne veut pas entendre parler d’un grand marchandage, en mettant tout sur la table en même temps. La priorité, selon lui, est de régler le divorce en premier. Mercredi, Angela Merkel a immédiatement confirmé cette position: «Il faut d’abord clarifier comment nous séparons l’interconnection (entre le Royaume-Uni et l’UE). Et il faudra s’occuper des nombreux droits et devoirs liés à être membre de l’UE. Nous ne pourrons parler des relations futures que quand ces questions seront clarifiées.»

Dans cette optique, il faut d’abord déterminer le droit des Européens qui vivent au Royaume-Uni et des Britanniques qui résident dans l’UE; partager les actifs et les passifs des deux camps; régler la question des retraites des fonctionnaires européens britanniques… C’est l’équivalent du partage de la maison et de la garde des enfants pour un couple qui divorce. Ensuite, et seulement ensuite, Michel Barnier se dit prêt à discuter d’un accord de libre-échange.

Une facture douloureuse

La tension entre l’UE et le Royaume-Uni sur cette question sera d’autant plus forte que Bruxelles entend demander à Londres de régler une très grosse facture, qui devrait tourner autour de 60 milliards d’euros. Cette somme correspond principalement aux engagements que les Britanniques ont déjà pris pour de futurs projets européens.

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La Commission européenne sait qu’elle se trouve en position de force dans ces négociations

Alex Barker, Centre for European Reform

Theresa May a été prudente sur ce dossier et elle n’exclut pas d’accepter un léger paiement. Mais pas question de «vaste contribution», a-t-elle prévenu.

«La commission sait qu’elle se trouve en position de force dans ces négociations, estime Alex Barker, du Centre for European Reform, un think tank britannique. Quelle que soit la facture du divorce, ce sera beaucoup moins (pour les Britanniques) que le coût de claquer la porte et de détruire les relations avec son principal partenaire commercial.»

Un atout en mains britanniques

Pour tenter de forcer la main des Européens, Theresa May a choisi de sortir une autre carte: mélanger commerce et défense. Sur le commerce, elle sait qu’elle n’est pas en position de force: 44% des exportations britanniques vont vers l’UE, alors que 7% des exportations de l’UE vont au Royaume-Uni. Il n’est pas très compliqué de savoir qui a le plus à perdre d’un échec des négociations.

En revanche, sur la défense, et surtout sur la coopération entre les services secrets, les Britanniques ont un atout. Le Royaume-Uni a un système de surveillance international efficace et il peut aider à la lutte contre le terrorisme. «En termes de sécurité, échouer à trouver un accord signifierait que notre coopération dans la lutte contre le crime et le terrorisme serait affaiblie», écrit Theresa May. «Pour être diplomatique, je dirais que cette juxtaposition du commerce et de la sécurité est… osée», critique Rupert Harrison.

Désaccord quasi total

Le seul point sur lequel Européens et Britanniques semblent se retrouver est la volonté de résoudre la question des expatriés présents dans les pays respectifs. «Nous devons trouver tôt un accord sur leurs droits», affirme Theresa May.

Derrière le ton cordial de chaque côté de la Manche, Londres et Bruxelles ne semblent donc pas d’accord sur grand-chose: ni sur l’ordre des dossiers à régler, ni sur la facture du divorce, ni sur la manière de procéder. Sans même parler du plus dur, la négociation d’un traité de libre-échange souhaité par les Britanniques, à boucler en un temps record de deux ans.

Fin d’une «drôle de guerre»

Le déclenchement officiel du Brexit a cependant un mérite. Il met fin à la «drôle de guerre» entre Londres et Bruxelles. Jusqu’à présent, les deux bulles ne se croisaient pas, chacun prononçant des sentences définitives sans écouter celles des autres. Désormais, il va falloir descendre dans l’arène. La bataille ne fait que commencer.


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