Rien n’entame la détermination d’une grande partie des Biélorusses à réclamer dans la rue le départ d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis vingt-six ans. Au 15e jour du mouvement de protestation, une marée humaine a de nouveau défilé dimanche dans le centre de Minsk, comme la semaine passée. Entre 200 000 et 250 000 personnes, un chiffre considérable compte tenu des menaces de répression violente proférées par les autorités, la liste des morts qui s’allonge, les arrestations suivies de tortures, le déploiement de militaires lourdement armés et la météo défavorable.

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Les protestataires rejettent le résultat officiel de la présidentielle, attribuant 80% des voix à Alexandre Loukachenko, alors que les preuves de falsifications massives s’accumulent et que le mécontentement s’exprime à travers toutes les couches de la société, à l’exception des structures de sécurité. Les manifestants réclament aussi l’arrêt de la répression massive démarrée au lendemain du scrutin du 9 août et la libération des milliers de personnes arrêtées. L’opposition s’inquiète également de la disparition de dizaines de manifestants. Le site Meduza.io dénombre trois personnes tuées par la police et trois autres disparues et retrouvées mortes de manière suspecte.

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2,1 millions d'abonnés pour 9, 5 millions d'habitants

Dimanche, peu avant la manifestation, le ministre de la Défense est sorti de sa réserve pour proférer des menaces envers les manifestants. «Nous vous avertissons très sérieusement: en cas de violation de l’ordre dans ces endroits [référence aux lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale], vous n’aurez plus affaire à la police, mais à l’armée», a déclaré Andreï Ravkov. La semaine dernière, 200 000 personnes s’étaient rassemblées autour de la «stèle» célébrant la victoire sur les forces nazies. Etablissant un lien entre ces dernières et les manifestants, le ministre a fait référence à l’ancien drapeau national, blanc-rouge-blanc, arboré depuis le début du mouvement de protestation comme à un «étendard fasciste».

Les manifestants n’ont pas approché les cordons de militaires aux abords des lieux de mémoire. Ils en ont été dissuadés par Maria Kolesnikova, l’une des figures de la campagne présidentielle et membre du Conseil de coordination de l’opposition, qui a mis en garde contre toute «provocation». Mais, en réalité, l’immense foule qui se déverse dans les rues de la capitale ainsi que dans les rues des villes de province n’est nullement coordonnée par des figures de l’opposition.

«Aujourd’hui, ce qui réunit tous les protestataires, ce ne sont ni des partis, ni des leaders politiques, ni des organisations traditionnelles. Ce sont des chaînes Telegram qui assurent la coordination du mouvement, explique Franak Viačorka, un spécialiste biélorusse des nouveaux médias numériques. Les leaders politiques de l’opposition ont besoin de Telegram, sans lequel ils ne peuvent ni informer ni impacter la population. Ils en ont besoin pour communiquer, lever des fonds, contacter les médias traditionnels.»

Une «chaîne» est un compte sur le réseau social crypté Telegram, qui diffuse des informations auprès de ses abonnés. Le succès de l’application en Biélorussie s’explique par le haut degré d’anonymat qu’il assure à ses utilisateurs et par sa capacité à fonctionner parfaitement en dépit du blocage intempestif d’internet par les autorités. Tout un chacun peut envoyer anonymement à ces chaînes des documents sensibles, y compris des vidéos, qui sont ensuite largement diffusés et repris par les médias traditionnels.

La chaîne la plus influente, NEXTA, compte plus de 2,1 millions d’abonnés (@Nexta_tv). Un chiffre à comparer avec la population totale de la Biélorussie, qui est de 9,5 millions d’habitants. NEXTA, dont le nom signifie en biélorusse «quelqu’un», publie quotidiennement des dizaines de messages très engagés contre le pouvoir. Ils vont des slogans à de brèves analyses de la situation, en passant par des vidéos montrant les exactions de la police et des conseils pratiques aux manifestants. Surtout, NEXTA établit le calendrier des actions.

Mais qui sont ces mystérieux organisateurs? Derrière le quasi-anonymat de NEXTA se trouvent deux jeunes journalistes activistes, dont Stepan Poutilo, 22 ans. D’abord lancé sur YouTube en 2015, NEXTA s’est immédiatement attiré des ennuis en raison de ses publications à caractère satirique contre Alexandre Loukachenko. Visé par des poursuites judiciaires, Stepan Poutilo a choisi de s’installer en Pologne, où la chaîne est aujourd’hui basée. NEXTA compterait 10 à 15 rédacteurs.

200 messages à la minute, 100 000 par jour

Dans un entretien confié au journal estonien Delfi, Stepan Poutilo explique être aujourd’hui «épuisé» par le travail incessant réclamé par la chaîne et par ses responsabilités. «Nous recevons 200 messages à la minute, 100 000 par jour.» Le militant assure faire la révolution «par hasard», puisque son action n’est que la conséquence de la censure imposée par le pouvoir.

Alexandre Loukachenko accuse les chaînes Telegram d’être pilotées de l’étranger, plus particulièrement de Lituanie et de Pologne. Mais pour Franak Viačorka, ces blogueurs sont sincères et ne dépendent pas d’intérêts cachés: grâce à l’audience dont ils disposent, ils se financent largement tout seuls. «Chaque publicité peut se vendre jusqu’à 7000 dollars, il suffit d’une ou deux par mois pour défrayer la rédaction.»

En dépit de cette indépendance et de la radicalité des slogans, NEXTA reste en bons termes avec la prudente opposition biélorusse, qui suit une ligne pacifiste et légaliste. «Chacun joue son rôle et il n’y a pas de scission, note l’expert des médias. C’est grâce à NEXTA et à d’autres chaînes que cette révolution se déroule, c’est grâce à leur radicalité que la Biélorussie s’est soulevée.»

Dressé sur ses ergots, Alexandre Loukachenko ne fléchit pas. Samedi, le président biélorusse a promis que l’opposition sera «sévèrement réprimée». «Je vous laisse réfléchir samedi et dimanche, a-t-il lancé. A partir de lundi, ne soyez pas surpris. Le pouvoir doit être le pouvoir.»