La crise irakienne et ses répercussions stratégiques en Asie sont assurées de dominer la rencontre, ce week-end à Santiago du Chili, des 21 membres de l'APEC (1), la Coopération économique Asie-Pacifique, qui se réunit chaque année depuis 1992 autour des Etats-Unis. Première sortie internationale du président américain, George Bush, depuis sa réélection – il rencontrera entre autres en privé le président russe, Vladimir Poutine –, ce sommet devrait refléter l'inquiétude ambiante en Extrême-Orient, où le retrait militaire américain programmé intervient sur fond de tensions territoriales et politiques. Cela alors que les flux commerciaux entre Washington et Pékin ne cessent de s'accroître et que le déficit budgétaire américain reste majoritairement financé par les capitaux asiatiques.

Annoncé au mois d'août par la Maison-Blanche, le plan de redéploiement de l'armée américaine d'ici à la fin de la décennie va entraîner une réduction d'environ un tiers de ses troupes stationnées en permanence au Japon (47 000 hommes environ) et en Corée du Sud (35 000 hommes environ) au profit de l'ouverture de bases dans de nouvelles zones (Moyen-Orient, Asie centrale) et d'une plus grande mobilité des unités. Et, déjà, les questions rendues plus aiguës par ce retrait émergent: quid de la menace nord-coréenne? Quid de la compétition stratégique entre le Japon et la Chine? S'il ne bouleverse pas en soi l'équilibre des forces en présence, le redéploiement militaire américain conduit la plupart des gouvernements de la région à se préoccuper davantage de leur sécurité tant le sentiment prédomine qu'à terme les Etats-Unis joueront moins leur rôle d'arbitre et de protecteur.

Le dossier le plus aigu est évidemment le dossier nord-coréen. Confronté à la menace permanente constituée par la présence, de l'autre coté de la zone démilitarisée qui balafre la péninsule, de plus de un million de soldats éventuellement dotés de l'arme atomique, le gouvernement de Séoul est depuis le début mal à l'aise avec la guerre contre le terrorisme déclenchée par George Bush. Le président sud-coréen, Roh Moo-hyun, sorti rescapé d'une série de scandales, a envoyé des troupes en Irak parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Ses conseillers reprochent en effet à la première administration Bush d'avoir accru les tensions avec le régime communiste de Pyongyang en l'intégrant au fameux «Axe du mal»… tout en redéployant les effectifs militaires américains au sud de la péninsule.

«Bush a simultanément allumé le feu et éloigné ses pompiers du brasier», s'énervait récemment dans un éditorial Philip Bowring, ancien patron de la Far Eastern Economic Review, l'hebdomadaire de Hongkong dont le groupe américain Dow-Jones vient d'annoncer la liquidation. Bien sûr, les Etats-Unis restent de solides alliés de la Corée du Sud. Mais qu'adviendra-t-il en cas de crise si leur capacité militaire est réduite? «Washington défendra Séoul, cela ne fait pas de doute, poursuit un diplomate sud-coréen. Mais il ne faut jamais oublier une chose: notre capitale est à moins de 70 kilomètres de la frontière, à portée d'artillerie. Sans capacité de riposte immédiate, notre dissuasion tombe à l'eau.»

L'autre casse-tête stratégique de l'APEC est le face-à-face Japon-Chine. Alors que les économies de ces deux géants régionaux sont de plus en plus interdépendantes, leurs rivalités territoriales, politiques, énergétiques augmentent de façon vertigineuse. L'Archipel redoute que la Chine n'exploite des réserves sous-marines de gaz naturel lui appartenant. La compétition pour le pétrole russe de Sibérie bat aussi son plein. Ce duel stratégique vient d'être illustré, à la mi-novembre, par l'intrusion d'un sous-marin nucléaire chinois dans les eaux territoriales nipponnes, au large de l'île méridionale d'Okinawa où sont stationnées… l'essentiel des troupes américaines basées au Japon. La détection de ce sous-marin par les Japonais a aussitôt provoqué une surenchère nationaliste à la Diète, le parlement nippon. Tokyo a demandé des excuses officielles à Pékin, qui a tardé à répondre. Le premier ministre nippon, Junichiro Koizumi, nationaliste convaincu, et le président chinois, Hu Jintao, n'ont d'ailleurs pas d'entrevue bilatérale à leur programme du sommet de l'APEC.

Or les Américains, une fois n'est pas coutume, sont restés étrangement silencieux: «On en vient à se demander si l'Asie existe encore sur les cartes du Pentagone», fulmine Kavi Chongkittavorn, un commentateur thaïlandais. «Les Etats-Unis ne voient dans cette partie du monde que sa croissance économique. Ils ferment les yeux sur les fractures et les dangers.» Lesquels, pourtant, ne manquent pas. A commencer par la sempiternelle question de Taïwan, toujours revendiquée par la Chine populaire, et par la propagation récente du terrorisme islamiste en Asie du Sud-Est (Philippines, Indonésie, sud de la Thaïlande, Cambodge…). Des hypothèques particulièrement difficiles à vivre pour le principal allié régional de Washington: l'Australie, de plus en plus intégrée économiquement, donc de plus en plus dépendante de cette zone Asie-Pacifique, beaucoup moins stable que sa prospérité ne le laisse paraître.

(1) Etats-Unis, Russie, Chine, Hongkong, Japon, Australie, Brunei, Thaïlande, Vietnam, Malaisie, Corée du Sud, Taïwan, Indonésie, Chili, Canada, Nouvelle-Zélande, Mexique, Pérou, Philippines, Singapour, Papouasie-Nouvelle-Guinée.