Bruits de chaises chez les conservateurs iraniens. Moshen Rafighdoust, le patron depuis dix ans de la tentaculaire Fondation des déshérités, a été remplacé hier par un ancien ministre de la Défense, Mohammad Forouzandeh. Immensément riche et placé directement sous l'autorité du Guide de la révolution, Ali Khamenei, la Fondation (Bonyad en persan) est l'un des piliers du régime, ou plutôt de son aile la plus conservatrice.

Cette rotation est d'une haute importance stratégique. Elle annonce une reprise en main de la Fondation et consacre la fin des dinosaures de la révolution au bénéfice de technocrates sans doute plus efficaces. Mohsten Rafighdoust, 59 ans, est parti de rien pour arriver au sommet, à force de ferveur et de faveurs révolutionnaires. Expulsé de l'école secondaire, il passe son temps d'avant la Révolution entre une cellule de prisonnier politique, l'arrière-cour des mosquées et un étal de fruits au marché de gros du sud de Téhéran, où sa réputation est à jamais ruinée par les dettes qu'il n'a jamais remboursées, malgré sa fortune actuelle.

Coup de génie le 1er février 1979: il s'empare du volant de la voiture qui va conduire l'ayatollah Khomeyni de l'aéroport de Téhéran, où il vient d'arriver, jusqu'au cimetière de Behesht-e Zara pour un premier discours devant la foule en folie. Reconnaissant, l'ayatollah le nommera membre de sa garde personnelle, puis ministre des Pasdaran, la garde prétorienne du régime. Il reprend en 1989 la Fondation, dont le patrimoine est constitué par les biens confisqués aux dignitaires et à la famille du dernier shah.

En fait de Fondation, c'est un gigantesque complexe économique, actif dans l'industrie, l'agriculture, la finance, l'immobilier, les transports et même la culture, puisque la Bonyad possède 60 000 œuvres d'art, dont deux aquarelles signées Adolf Hitler (Le Temps du 5 juillet). Ses avoirs sont évalués à 100 milliards de dollars, elle emploie 700 000 personnes (dont une dizaine dans un restaurant à Genève) et contrôlerait plus de 40% de l'économie iranienne.

Du coup, Rafighdoust était omnipotent. Une anecdote raconte que le ministre des Affaires étrangères, Kamal Kharazi, fut parfois surpris de trouver, en montant dans l'avion qui devait l'emmener à l'étranger en visite officielle, le patron des déshérités déjà installé en première classe. Il n'empêche, la Fondation a été de plus en plus mise en cause ces dernières années pour sa gestion opaque, son impunité complète, son manque d'efficacité et son exemption d'impôts. Rafighdoust lui-même a vu sa réputation ternie par un gros scandale financier qui a conduit son frère Morteza en prison. Est-il tombé en disgrâce? C'est ce que l'on saura sitôt connu son prochain emploi.

Les milieux économiques ont plutôt bien accueilli la nomination de Mohammad Forouzandeh, 46 ans. Originaire d'Abadan, Forouzandeh a été actif dans la justice révolutionnaire. En 1982, il devient le premier gouverneur de «Khoramshar libérée», ville iranienne occupée par l'Irak au début de la guerre. Ministre de la Défense, il a réorganisé et renforcé le corps des Pasdaran. Bon gestionnaire, Forouzandeh devait reprendre la compagnie nationale de pétrole (NIOC), où un bureau lui avait été préparé au mois de mai. Mais le Guide en a décidé autrement.