Ah, le design finlandais! Ses meubles en bois clair, sa vaisselle simple et élégante, et ses imprimés chatoyants…

Oubliez tout cela, vous n’avez rien compris. Lorsqu’on part au pays des 3000 lacs pour pénétrer les origines de cette science du beau que l’on prête aux Finlandais, on en revient avec quelques kilos de livres d’histoire économique, et des idées résolument plus larges. Le design, dans son acception suomi contemporaine, englobe davantage que la joliesse des objets. Et la place de cette discipline au cœur des politiques économiques tient de l’évidence.

«La crise du début des années 90 a été dévastatrice pour l’industrie finlandaise, explique Pekka Kor­venmaa, historien et vice-doyen de l’Université Alvar Aalto d’art et de design. Nous y avons laissé un quart de notre volume commercial, notre économie était à genoux. Le gouvernement a alors décidé d’un plan de relance par l’innovation, où le design était considéré comme un outil stratégique pour la réindustrialisation du pays.»

Pekka Korvenmaa a les yeux rouges de n’avoir pas dormi dans l’avion qui le ramène tout juste de Cuba. «C’était encore un de ces congrès internationaux où je suis souvent invité pour expliquer comment le design peut servir à relancer une économie.» Le professeur a compté, en effet, parmi les auteurs du rapport pour l’innovation, qui a servi de base à un plan quinquennal pour la promotion du design, déployé entre 2000 et 2005. Des ­années fastes pour le pays. «La stratégie mise en place par la Finlande intéresse particulièrement les économies sud-américaines qui vont au-devant de changements structurels.»

Il faut se rappeler le contexte finlandais de l’époque: lorsque l’URSS s’effondre en 1991, le pays perd son principal marché d’exportation pour l’industrie lourde, et aussi pour ses manufactures, textiles, ­céramiques, verres ou meubles. «A l’époque, l’industrie finlandaise ne souffrait d’aucune concurrence, les Russes nous auraient acheté litté­ralement n’importe quoi. Si nous n’avions produit que des chaussures pour pieds gauches, ils se seraient jetés dessus sans regarder.»

Les années 90 sont celles de la mondialisation, et le milieu de la décennie marque l’entrée de la Finlande dans l’Union européenne. Ouverture des frontières, accroissement de la concurrence. «Le design, c’est ce qui permet de différencier un produit, quel que soit son marché. Si un hôpital doit choisir entre deux machines d’analyses médi­cales à fonctions égales, c’est celle qui a la meilleure ergonomie, la meilleure interface, qui remportera l’appel d’offres.»

Ainsi, à la fin des années 90, et sur la base des recommandations de ce rapport, les grandes entreprises du pays, les ministères de l’Education et de l’Economie s’accordent pour investir dans la formation des designers et promouvoir le métier aux plus hauts niveaux décisionnels des entreprises. Des sociétés comme Kone, fabricant d’ascenseurs, d’es­caliers roulants et de grues, développent de gigantesques dépar­tements de design. Nokia, par exemple, a longtemps pu asseoir son avantage concurrentiel sur le design de ses produits. Pas seulement leurs formes et leurs couleurs, mais leur facilité d’utilisation, la ­logique des arborescences d’interface, etc.

«En termes de résolution de problèmes, une approche par le design, c’est-à-dire du point de vue des utilisateurs, peut aboutir à des solutions très différentes de celles d’une approche par l’ingénierie, par exemple, qui se limite aux seules possibilités technologiques.»

A l’Université Alvar Aalto d’art et de design, il est possible, par exemple, de suivre un master en «design leadership». Un diplôme de cadre supérieur qui peut amener son titulaire à être, au sein d’une entreprise, davantage qu’un simple dessinateur de produit, le pilote d’une véritable gestion stratégique.

Pekka Toivanen, directeur de l’agence Muotohiomo, a suivi cette formation dans les années 90. Aujourd’hui, il dirige cette petite entreprise de 11 personnes sise dans une jolie maison en bois au cœur d’Helsinki, où règne un chaos apparemment créatif. Les murs sont couverts de Post-it, et tout le monde lutte contre la canicule en mangeant des glaces devant son écran.

Il y a quelques années, Pekka ­Toivanen roulait en voiture le long d’un champ lorsqu’il se surprend à regarder les pylônes électriques en leur trouvant une nette marge de progression possible. Quelques semaines plus tard, il appelle Fingrid, le gestionnaire finlandais du réseau électrique, pour proposer un projet: des pylônes plus discrets, constitués de moins de pièces dé­tachées et, surtout, tenant sur des pieds à la fois plus hauts et plus écartés, pour permettre à un tracteur de circuler dessous. Résultat: le paysan gagne des terres arables et Fingrid économise sur l’achat de terrain. Et puisqu’il faut les repenser de fond en comble, les nouveaux pylônes seront aussi plus faciles à monter. En cas d’accident sur le réseau, ils pourront être érigés et opérationnels en moins de six heures.

Ce projet illustre parfaitement ce qu’est le «penser design à la finlandaise», cet état d’esprit hérité du fonctionnalisme des années 30, où la forme est au service de la fonction, et vise l’amélioration du quotidien.

Muotohiomo a aussi d’autres types de mandats. Par exemple, elle est en train de redessiner une ­cantine scolaire. Ce travail n’a pas seulement consisté à changer la couleur des murs et le logo des menus. Après de nombreux work­shops avec les enfants et le personnel pour comprendre les attentes de chacun et les flux de circulation au sein du restaurant, l’agence a repensé l’ensemble du système, pour un meilleur accueil et de saines ­conditions de travail. La nouvelle signalétique, les nouvelles couleurs, le nouveau mobilier matérialisent un changement en profondeur du service lui-même, entièrement repensé du point de vue des usagers.

Ce «design de service» est l’un des points forts du design finlandais, explique Anne Veinola, rédactrice en chef au Design Forum, une organisation de promotion de la branche. «L’avenir du design est toujours plus immatériel. C’est une réalité économique et écologique. On ne va pas pouvoir continuer à produire toujours plus d’objets. Notre tradition du design est fondée sur notre éthique du travail, des conditions matérielles minimales, et un environnement difficile. Cela nous a amenés à dessiner des objets ­fonctionnels avant d’être décoratifs, mais aussi agréables au regard, et accessibles à tous. Dans une société qui se dématérialise, le design doit servir à penser les systèmes pour qu’ils fonctionnent de la manière la plus efficace et plaisante pour tous. Nos services publics, par exemple, y recourent toujours plus. Il y a tant de choses que l’on peut faire pour améliorer, par exemple, l’accueil et le flux des patients dans un hôpital, ou une bibliothèque.»

Conçu de cette manière, le design n’est pas cette fonction superflue et coûteuse, mais bien une source d’efficacité, voire d’économies. Et un moteur de l’innovation.

Ah, le design finlandais! Ses hôpitaux efficaces, ses ascenseurs profilés et ses pylônes électriques…