Le Temps: L’inspection fédérale de la sécurité nucléaire a avalisé trois dossiers de nouvelles centrales, dont celui de Niederamt, à proximité du réacteur de Gösgen, qui concerne directement Alpiq. Etes-vous satisfait?

Giovanni Leonardi: Cette approbation marque le début d’un long processus administratif et politique clairement réglementé par la loi. La branche électrique décidera sans doute au début de l’année 2012, soit avant la publication du message du Conseil fédéral, quels projets il convient de réaliser. Conformément à la nouvelle stratégie énergétique du Conseil fédéral, qui s’appuie aussi sur l’énergie nucléaire, la branche électrique est d’avis que pour compenser le déficit de production dû à l’arrêt des anciennes centrales suisses et à l’échéance de certains contrats d’importation avec la France et pallier l’augmentation de la consommation d’électricité, il faudra au moins deux nouvelles centrales nucléaires en Suisse.

Pourtant, le responsable financier du groupe Alpiq a estimé qu’il n’y a pas la capacité financière, en Suisse, de conduire deux projets pour un total de quelque 16 milliards de francs…

Les propos de Kurt Baumgartner ont été mal interprétés. Il n’a pas voulu dire que c’était impossible, mais que mener plusieurs projets en parallèle multiplie les risques de gestion, au niveau administratif, politique et financier. Pour les maîtriser, la branche électrique devrait pouvoir compter sur des conditions cadres stables, ce qui n’est jamais garanti pour ce genre d’installations. Il est donc raisonnable d’envisager des constructions échelonnées sur quelques années. C’est d’autant plus logique que l’arrêt des centrales existantes se fera probablement aussi en décalage.

Faut-il comprendre que Mühleberg II sera la première installation à remplacer Mühleberg I?

Je ne parle pas de substitution physique, mais de substitution de capacité de production nucléaire. Ce transfert peut bien entendu se produire à un autre endroit qu’au lieu d’arrêt de la première centrale.

En quoi, selon vous, le projet Niederamt, est-il mieux positionné que Mühleberg II défendu par les Forces motrices bernoises, ou celui de Beznau III défendu par Axpo?

Le projet Niederamt est bon, à la fois au plan technique et politique. Techniquement il a notamment pour avantage de pouvoir être facilement relié à un réseau de distribution de très grande capacité. Le type de réacteur et le système de refroidissement seront basés sur les derniers développements technologiques. Au plan politique, le parlement du canton de Soleure a donné un mandat très clair au Conseil d’Etat pour qu’il s’engage en faveur de la construction d’une nouvelle centrale nucléaire dans le canton.

Pourtant les treize communes riveraines du site de Niederamt sont dans le camp des opposants. Est-ce que cela vous inquiète?

Non. Les communes du Niederamt ne sont pas contre le projet. Elles ont par contre des questions et oppositions au nouveau plan directeur cantonal. Ce mouvement fait finalement partie du processus d’analyse et de décision démocratique voulu par la loi. La Suisse possède, dans le domaine nucléaire, des règles uniques au monde. Mais si le peuple approuve le projet, l’investissement obtient alors une forte légitimité qui réduit les risques pour les promoteurs.

Certains prétendent que les progrès techniques et une lutte active contre le gaspillage permettent, par des économies d’énergie, d’éviter la construction d’une nouvelle centrale nucléaire. Pourquoi la branche électrique exige-t-elle au moins deux nouveaux réacteurs?

Regardons la réalité en face. Depuis les années 1960 la consommation d’électricité augmente chaque année de 0,5 à 2%. Ce mouvement ne s’est jamais inversé malgré les progrès techniques. De plus, on va assister, dans le cadre de la lutte contre les émissions de CO2 produites par les énergies fossiles, à un report sur l’électricité, énergie nettement plus propre, qui représente aujourd’hui un quart seulement de la consommation d’énergie par personne. L’électrification du système, encore accru par le développement des voitures électriques, est en route. Le Conseil fédéral est également d’avis que la Suisse a besoin de deux nouvelles centrales nucléaires pour combler les mégawatts (MW) manquants à moyen terme.

Mais électricité n’est pas synonyme de nucléaire…

Je suis d’accord qu’à très long terme il faudra parvenir à remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables. Mais durant la phase de transition, qui s’annonce longue, on aura encore besoin du nucléaire pour faire face à l’augmentation de la consommation d’électricité.

En quoi Alpiq est-il concerné par l’importation de barres de combustibles du site russe pollué de Mayak?

Du combustible de la région de Mayak est parvenu de manière indirecte à la centrale de Gösgen dont Alpiq détient 40%. Alpiq n’achète pas d’uranium, mais la centrale de Gösgen s’en est procuré auprès de la société française Areva qui, elle-même, a sous-traité avec la société russe MSZ Elktrostal.

Le Conseil fédéral vient d’accorder un régime de faveur au projet de centrale à gaz de Chavalon malgré son rendement énergétique inférieur à la norme. Quand sera-t-elle inaugurée?

Alpiq a toujours dit que des centrales à gaz comme Chavalon constituaient une solution transitoire intelligente pour garantir la sécurité de l’approvisionnement électrique jusqu’à ce que de nouvelles grandes centrales soient mises en service. Le Conseil fédéral partage cet avis.

Le projet de Chavalon est développé par Eos holding, et la décision de construire lui incombe. Cette décision dépendra surtout du niveau de rentabilité de cette centrale thermique, impossible à déterminer avant la conclusion, avec l’Office fédéral de l’énergie, d’un contrat de compensation des émissions de CO2 qui doit être réalisé à 70% en Suisse.

Les conditions d’acheminement du courant nucléaire français via des contrats à long terme sont au centre des négociations entre la Suisse et l’Union européenne. Si elles sont favorables, cela évitera-t-il la construction d’une centrale nucléaire en Suisse?

Certainement pas. Le problème de la sécurité d’approvisionnement se posera de toute manière un jour ou l’autre. La France sera aussi contrainte de mettre hors service ses anciennes centrales nucléaires. Nous n’aurons alors peut-être plus accès à du courant nucléaire étranger excédentaire.

Alpiq dispose, en Suisse, de seulement 6 mégawatts (MW) de puissance dans des installations produisant des nouvelles énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse). Etes-vous pronucléaire?

Nous désirons diversifier nos installations de production d’électricité afin d’obtenir un mélange de toutes les formes d’énergies.

Les projets de ce type fleurissent en Bulgarie, avec 20 éoliennes à 200 km à l’est de Sofia, ou en Italie. On a l’impression qu’il vous est plus facile d’investir dans les énergies renouvelables à l’étranger qu’en Suisse. Est-ce vraiment le cas?

C’est le cas, car en Suisse il faut investir énormément d’argent simplement pour obtenir un permis de construire. Je constate que les pouvoirs publics désirent promouvoir les énergies renouvelables, mais qu’Alpiq se heurte à de nombreuses résistances des autorités et des organisations de protection de l’environnement lorsqu’il s’agit de faire aboutir un projet. Pour chaque projet, il faut trouver des compromis entre les intérêts divergents. Je ne m’en plains pas. Cela fait partie d’un processus inhérent à notre système politique de démocratie directe qui a l’avantage de garantir la réalisation d’un projet une fois que le peuple l’a accepté. La Confédération s’est fixé pour objectif la production, d’ici 2030, de 5,4 milliards de kWh d’électricité provenant du «nouveau renouvelable». Alpiq a décidé de contribuer au tiers de cette quantité. Cela se fera principalement dans le domaine de la petite hydraulique où il existe encore un fort potentiel, et dans l’éolien.