Europe de l’Est

Désormais apatride, Mikhaïl Saakachvili est déterminé à rentrer en Ukraine

L’ancien président géorgien s’est vu retirer sa nationalité ukrainienne. Il est devenu un opposant trop bruyant

De révolutionnaire à apatride, la vie de Mikhaïl Saakachvili, 49 ans, prend des allures de roman dont un nouveau chapitre s’est noué mercredi, après que les autorités de Kiev, profitant d’un séjour du bouillant personnage aux Etats-Unis, eurent décidé de retirer à l’ancien chef d’Etat géorgien la nationalité ukrainienne, qui lui fut pourtant accordée en grande pompe en mai 2015, lorsqu’il fut nommé gouverneur de la région d’Odessa.

Mais les révolutions n’ont qu’un temps et l’Ukraine d’aujourd’hui ne ressemble plus du tout à celle de l’après-Maïdan, du nom de la place de Kiev où les manifestations ont fait tomber Viktor Ianoukovitch en 2014. L’équipe du président Petro Porochenko a déjà la tête à la course présidentielle de 2019, et à une éventuelle réélection. Or, «Micha», comme on le surnomme de Tbilissi à Kiev, est devenu un rival trop bruyant, qu’il convient de neutraliser, quitte à prendre une mesure de déchéance nationale contrevenant aux conventions internationales.

«Ce n’est pas comme ça qu’ils vont se débarrasser de moi»

Cette semaine, Mikhaïl Saakachvili séjournait aux Etats-Unis, lorsqu’il a appris sur la page Facebook d’un député que le Service des migrations ukrainien lui retirait sa citoyenneté ukrainienne. Joint par téléphone, Saakachvili réagit au quart de tour. «Je suis absolument résolu de retourner en Ukraine, ce n’est pas comme ça qu’ils vont se débarrasser de moi, tonne-t-il. Mais je n’ai plus de nationalité, je n’avais que la nationalité ukrainienne.»

L’ancien homme fort de Tbilissi, pressenti pour faire d’Odessa la vitrine de réformes radicales visant à éradiquer la corruption, avait démissionné de son poste de gouverneur en novembre dernier, sur un constat d’échec. Au fil des mois, il s’était mis à vilipender les affaires concernant les entourages du président Porochenko et de son ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, jusqu’à la rupture avec le pouvoir.

Privé de sa nationalité géorgienne

A Tbilissi aussi, son espace s’est rétréci. Après la défaite de son parti en 2013, la nouvelle équipe du «Rêve géorgien» lance une procédure en justice contre Saakachvili et ses proches pour «abus de pouvoir». En décembre 2015, quand Saakachvili prend la nationalité ukrainienne, le président Guiorgui Margvelachvili signe un décret le privant de sa nationalité géorgienne, alors que tout saut dans le Caucase pourrait mener Saakachvili à la case prison.

A Kiev, Saakachvili fonde un parti, le Mouvement des forces nouvelles, qui tente difficilement d’unifier les forces réformistes éclatées de la génération Maïdan. Le parti ne décolle pas, mais Micha, qui joue sur son charisme, un agenda anti-corruption radical et une grosse dose de populisme, reste en tête des personnalités les plus populaires. Sacha Borovik, un Ukrainien de la diaspora, a été conseiller de Saakachvili, avant de perdre lui aussi son passeport ukrainien.

«Un rôle de trouble-fête»

«Est-ce que Saakachvili pourrait gagner des élections en Ukraine? C’est très difficile à dire, mais il joue un rôle de trouble-fête, qui peut prendre de court l’establishment, estime Borovik. Dans le cas d’un vote protestataire, Micha est incroyablement fort pour établir le contact avec les électeurs. Il a un réel potentiel et représente un danger qui devait être éliminé par ce régime qui tend vers l’autoritarisme.»

Mais surtout, dans le paysage politique explosé et volatil ukrainien, où Petro Porochenko ne disposerait que de 9% des voix si l’élection avait lieu demain, Saakachvili est, avec Ioulia Timochenko, ancienne première ministre, une des deux seules personnalités d’envergure pouvant attaquer le président-oligarque frontalement, dans un combat de chefs et d’ego. Ce dernier, en manager retord plus qu’en apprenti dictateur, tente d’optimiser ses chances de réélection en se débarrassant d’un obstacle potentiel.

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A Kiev, une décision qui choque

«Porochenko est prêt à tout pour garder le pouvoir, avec des méthodes qui n’ont rien à voir avec la démocratie, explique Mikhaïl Saakachvili au Temps. C’est quelqu’un pour qui le pouvoir et l’argent sont la même chose et il va tenter de garder le pouvoir pour garder l’argent. Moi je suis leader d’un parti politique enregistré, je suis absolument résolu de retourner en Ukraine, je ne ferai pas ce cadeau aux oligarques.»

Pendant ce temps-là, à Kiev, de nombreuses voix se sont montrées choquées par l’instrumentalisation de la nationalité à des fins politiciennes. Moustafa Nayyem, figure de Maïdan, député réformiste du bloc Porochenko, mais «Micha-compatible», a qualifié la décision de «stupidité», presque comparable selon lui à l’emprisonnement politique en 2011 de Ioulia Timochenko par Viktor Ianoukovitch.

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