Le premier flic de France n’a pas profité du succès de ses troupes. Lorsque Gérard Collomb s’est avancé, mercredi, sur le perron de son Ministère de l’intérieur pour la passation de pouvoirs rituelle, l’arrestation du fugitif Redouane Faïd a été reléguée au second plan. En pleine nuit pourtant, les policiers français venaient de signer un succès d’anthologie en coinçant près de Creil (Oise) ce criminel endurci, évadé par hélicoptère de sa prison centrale le 1er juillet. Rien n’y a fait. Pas d’effusion ni de retour en arrière. «La fâcherie politique a viré à la crise de ménage. Macron et Collomb ne se supportaient plus», confirme un familier des couloirs de l’Elysée, l’un des rares proches du président à distiller quelques bribes d’informations.

«Leur complicité s’est évaporée»

Après un an et demi de collaboration, le président français et Gérard Collomb étaient en réalité fatigués l’un de l’autre. Même Brigitte Macron, l’influente première dame, avait fini par s’en mêler. Mercredi, plusieurs médias français racontaient comment celle qui, jadis, serrait dans ses bras le ministre de l’Intérieur démissionnaire – de huit ans son aîné seulement – le boudait depuis des jours.

Oubliés, les émois politiquement amoureux de la campagne présidentielle quasiment lancée en septembre 2016, lors du Sommet des réformistes européens accueilli sur le site de Lyon Confluence, avec le ministre de l’Economie Macron en majesté: «Les deux hommes ont changé avec l’exercice du pouvoir, poursuit notre source. Collomb s’est durci. Le président s’est isolé. Leur complicité s’est évaporée.» Traduction: Gérard Collomb était une caution indispensable pour se faire élire à l’Elysée. Il ne l’était plus dans l’exercice quotidien du pouvoir.

«L’énarchie», cette caste de hauts fonctionnaires qui dirige la France

Un homme s’est retrouvé au milieu de ce couple improbable formé, durant l’été 2015, lorsque le maire de Lyon commence à croire au destin national d’Emmanuel Macron: l’actuel premier ministre, Edouard Philippe. Agrégé de lettres classiques, franc-maçon revendiqué, parlementaire depuis 1981, l’ex-enseignant septuagénaire Gérard Collomb est un pur «baron de province», sans attaches parisiennes, comme le Parti socialiste français sut en produire à partir des années 80 (Georges Frêche à Montpellier, Jean-Marc Ayrault à Nantes…). Edouard Philippe, 48 ans, venu de la droite et disciple d’Alain Juppé, affiche un CV aux antipodes. Lui est, comme Macron, un pur produit de «l’énarchie», cette caste de hauts fonctionnaires qui dirige la France.

Le premier est conseiller d’Etat. Le second inspecteur des finances. Plus symbolique encore: Philippe s’est parachuté au Havre, la ville portuaire dont il est devenu maire en 2010 sans y avoir grandi. Collomb incarne la province qui s’est toujours méfiée de Paris. Macron et son chef du gouvernement incarnent la mainmise d’une élite sur la République. L’espace manquait donc pour le «baron» lyonnais, connu pour avoir toujours refusé la moindre tutelle. A fortiori lorsqu’elle est exercée par un «Parisien» plus jeune que lui.

Épuisants cyclones médiatiques

L’autre explication du divorce brutal survenu mardi est la détérioration du climat politique au sein de la Macronie depuis le début du quinquennat, au fur et à mesure de l’accumulation des crises. Comme son protégé Macron, Gérard Collomb est proche du mouvement Les Gracques, composé d’experts et d’économistes centristes. Comme l’ancien conseiller de François Hollande, l’ex-maire de Lyon croyait que cette présidence inattendue serait marquée du sceau de l’économie. L’enjeu semblait être la transformation du pays. «Tous deux se sont retrouvés autour d’une idée: la France doit être réformée, et les Français sont capables de comprendre les réformes si on leur explique», juge un proche, présent au meeting d’Emmanuel Macron organisé à Lyon le 2 février 2017, alors que le Front national tenait son congrès à deux pas.

Problème: la croissance s’est mise à patiner, les coupes budgétaires rendent furieuses les collectivités locales, et les sujets très politiques – comme les migrants ou l’islam de France – n’ont jamais quitté le devant de la scène. Tandis que, côté social, les fronts se multiplient. Pour Collomb, qui espérait être un ministre de beau temps et d’accalmie après la tempête du quinquennat Hollande, les épuisants cyclones médiatiques se sont enchaînés. Avec, en plus, l’affront d’être traité de «vieux» par les arrogants quadras de l’entourage élyséen. Fatigue et humiliation.

Lyon, une perte impensable pour Collomb

Les dessous de la démission de Gérard Collomb du Ministère de l’intérieur tiennent aussi à la problématique des territoires en France. Toute la légitimité politique de l’ex-maire de Lyon tenait, à son arrivée au ministère en juin 2017, à son image de grand élu provincial, capable d’incarner le lien entre Paris, les régions et les métropoles. Mais ni l’homme ni le diagnostic n’étaient justes. Pire: sous l’effet de la loi sur le non-cumul des mandats qui a éloigné les députés macroniens des exécutifs municipaux, le quinquennat Macron s’est coupé d’une partie de sa base électorale constituée par les classes moyennes et supérieures loin de Paris et désireuses de changement.

Or, à Lyon, qu’il ne veut pas lâcher depuis son accession à la mairie en 2001 (il succéda à Raymond Barre), beaucoup se préparaient à une relève malgré sa candidature annoncée aux municipales de 2020. Pour Gérard Collomb, le renouveau macronien risquait de lui coûter «sa» ville. Une hypothèse impensable pour le seigneur d’entre Saône et Rhône.


Le macronisme, un renouveau à réinventer

Le président français tient tous les leviers du pouvoir. Mais s’il ne parvient pas à renouer avec son électorat, son quinquennat risque d’être rythmé par les crises

Le symbole est fort: ce jeudi, Emmanuel Macron sera à Colombey-les-Deux-Eglises pour célébrer le 60e anniversaire de la Constitution de 1958 qui institua la Ve République. Le choix du lieu est éloquent. C’est à Colombey que repose le général de Gaulle, père de cette République qui incarna le sursaut français dans le tumulte de la guerre d’Algérie. Un symbole très «vieux monde» pour ce chef de l’Etat de 40 ans qui a le goût de l’histoire et rêve de «transformer» la France.

Mouvement profond ou association d'individualités?

La parenthèse ouverte par la démission de Gérard Collomb peut rapidement être refermée. Il suffit au locataire de l’Elysée de lui trouver un successeur au Ministère de l’intérieur, cet épicentre du pouvoir réel où se retrouvent tous les dossiers chauds: la gestion des collectivités locales, le maintien de l’ordre face aux manifestants de toutes catégories, la lutte contre le terrorisme, la défense de l’ordre public et l’organisation des cultes, dont l’islam. S’il a vu son autorité bafouée par l’ex-maire de Lyon, qui lui a imposé son départ, Emmanuel Macron n’a pas perdu sa majorité parlementaire, et aucune autre fronde ministérielle ne se dessine. «L’incendie» Collomb peut donc vite être circonscrit. D’autant que le ministre, fatigué et assailli de critiques, risquait de devenir un boulet au fil de ce quinquennat à la hussarde…

Le problème est que Gérard Collomb, en claquant la porte du pouvoir exécutif, repose la question qui fâche: celle de l’essence même de la Macronie. S’agissait-il, avant tout, d’une association d’individualités qui ont tout misé sur leur champion et réussi à l’installer à l’Elysée? Ou au contraire d’un mouvement profond de rénovation et de recomposition de la vie politique française? Lequel dépasse dans ce cas le coup de sang d’un vieux ministre fâché. La différence avec 1958 est, là, criante. De Gaulle vit, lui aussi, plusieurs vieux compagnons s’éloigner de lui au fur et à mesure de son exercice du pouvoir, sur fond de quasi-guerre civile et d’indépendance de l’Algérie. Mais le général avait, avec sa constitution rédigée en quelques semaines, verrouillé la mutation institutionnelle de la France. Très vite, dès 1958, le renouveau gaulliste, grâce à ce texte, ne pouvait plus être arrêté.

Une démission personnelle

Emmanuel Macron se retrouve, un an et demi après son élection, devant un chantier encore embryonnaire. S’il veut vraiment transformer le pays, le président français le plus jeune de l’histoire doit poursuivre ses réformes et leur donner plus encore de profondeur. Il doit aussi, surtout, veiller à les expliquer, les défendre, les justifier auprès d’un électorat inquiet d’être touché au portefeuille par des mesures budgétaires jugées inégales et trop favorables aux riches. Le départ de Gérard Collomb comme celui de Nicolas Hulot sont de ce point de vue des «marqueurs» du quinquennat. Soit le chef de l’Etat entend le message et parvient à démontrer par son action que l’un et l’autre ont eu tort de quitter le navire. Soit il ne parvient pas à réaffirmer le cap et alors, le bateau de la Macronie pourrait bien tanguer de plus en plus…

Le plus saillant, dans la démission de l’ex-maire de Lyon, est qu’elle est personnelle. C’est l’homme Macron qui a déçu Collomb, furieux de voir que son protégé ne l’écoutait plus. C’est le même homme que l’ancien animateur d’Ushuaïa a décrit comme entouré de lobbyistes, et de moins en moins convaincu de la nécessité de la transformation écologique. Logique. Tout, dans la campagne et dans le succès d’Emmanuel Macron, a relevé de l’empathie pour son dynamisme, sa compréhension du «nouveau monde» et sa capacité à dépasser les clivages politiques traditionnels. Après l’amour des premiers pas du macronisme, ce désamour ministériel est la preuve que «Jupiter» impressionne moins, et que le pouvoir use infiniment plus vite aujourd’hui qu’en 1958. La République macronienne reste à réinventer. R.W.