La sanction des marchés financiers se lit d’ordinaire dans les colonnes du Financial Times. Le quotidien britannique des affaires allait-il, avant le scrutin français de dimanche, prendre position pour Nicolas Sarkozy? Réponse négative. Le FT consacre au contraire sa «une» aux signaux donnés par Bruxelles en direction d’un «plan de croissance», et rejoue cette partition dans un éditorial intitulé: «Un pacte pour la croissance est vital pour l’Europe». Explication? «La semaine passée a exposé les limites de l’austérité pan-européenne». On sent le tournant. Ces mots, le candidat socialiste français François Hollande ne les a-t-il pas maintes fois prononcés durant la campagne? Le quotidien britannique se garde certes de citer son nom, et l’on connaît ses objections radicales aux politiques de dépenses publiques accrues, voire au modèle social, défendus par M. Hollande. Mais il semble reconnaître, a posteriori, la validité d’une partie de ses arguments. Ce qui, vu les critiques passées de la presse anglo-saxonne sur sa «mollesse», illustre quand même un réel tournant.

L’International Herald Tribune est plus subliminal encore. Ou est-ce une simple coïncidence? L’édition mondiale du New York Times ne signe pas, non plus, d’éditorial sur la campagne présidentielle française. La dernière ligne droite est racontée dans un article factuel de Maia de la Baume sur la confiance de Hollande, le resserrement des sondages et la conviction de Nicolas Sarkozy qu’une «surprise» est encore possible. Plus intéressant en revanche est l’article positionné à la Une du journal, consacré à l’héritier du groupe «L’Oréal», Jean-Victor Meyers. Oui, vous avez bien lu: un long reportage sur ce jeune homme chic de Neuilly, petit-fils de Liliane Bettencourt dont les mésaventures fiscales ont empoisonné le climat des années Sarkozy? Si la publication, à la veille de l’élection française, est une coïncidence, elle ne manque pas de piquant. Relève de génération chez «L’Oréal» pour tourner la page? Et quid, alors, de l’Elysée?

Mieux vaut, dès lors, revenir à l’affrontement traditionnel droite-gauche de la presse hexagonale. La tonalité? «Un choix historique» pour Le Figaro. Le quotidien conservateur campe sur la défensive, tout en admettant, là aussi entre les lignes, que l’alternance est peut-être en route. Son directeur, Etienne Mougeotte, est un orfèvre en matière d’édito politique partisan sans être dogmatique: «La faiblesse de François Hollande n’est ni son intelligence, ni son caractère: son problème majeur, c’est son projet et ses alliances» écrit-il dans son éditorial appelant sans surprise à réélire le président sortant. Intéressant là aussi, tant Nicolas Sarkozy a pilonné le caractère de son adversaire. Le «fil du rasoir» évoqué par l’actuel locataire de l’Elysée pour expliquer qu’il peut encore être réélu à l’arraché se fait visiblement sentir au Figaro qui le présente d’ailleurs – changement radical là aussi – comme «l’outsider» du scrutin. «Inlassable poursuivant de Hollande […] Pour réussir l’exploit […] Apparaître comme l’outsider qu’il a toujours été… L’article de Charles Jaigu, qui suit le président sortant depuis le début de son quinquennat, dit à la fois son énergie à revendre et son dilemme: parvenir à faire oublier sa personnalité et son bilan. «Nicolas Sarkozy seul contre tous» conclut le journaliste.

À Libération, le vent souffle bien sûr dans le sens inverse. Mais la prise de position du quotidien de gauche est plus claire, plus assumée, plus revendiquée: «Contre Sarkozy, objectif l’urne» titre Libé en pages intérieures, à côté d’un éditorial de Nicolas Demorand intitulé «Votez». «François Hollande a fait la démonstration qu’une autre vision de la politique, une autre conception de l’Etat, une autre politique européenne étaient non seulement possibles mais à portée de main» écrit-il. Libé veut y croire et met son talent à démontrer que c’est le sens de l’histoire, en consacrant six pages de reportage à la France, en particulier dans les terres du Front National, où le rejet de Nicolas Sarkozy s’exprime très fortement. Mais ce sont peut-être les deux galeries photos publiées par le quotidien qui sont les plus révélatrices. «Hollande, l’ascension» raconte la campagne du socialiste de part et d’autre d’une grande image le montrant en train de gravir la passerelle d’un avion, concentré, comme marchant vers son nouveau destin. «Sarkozy, la dissension» montre le chef de l’Etat français dans l’obscurité, éclairé par des spots rougeâtres, comme dans un tunnel. Un choix d’illustration plus que subjectif, mais néanmoins accrédité pour l’heure, par les derniers sondages disponibles qui, obstinément, donnent toujours le candidat du PS nettement en tête, bien que l’écart se soit resserré.