Quelques lits tressés de cordages ont été installés dans un champ entouré de manguiers à Chah Peppal Wala, une localité isolée du sud du Penjab. Située à plus de 10 heures en voiture de la capitale, Islamabad, la région est pauvre et rurale. Malik Sarfraz, un petit fermier, rend la justice depuis plus de 30 ans dans son village. L’homme au visage strié de rides est le chef d’une panchayat, assemblée populaire qui fait office de tribunal. Hiératique dans son shalwar kamiz usé, il explique que, d’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours connu ce système de justice clanique auquel il participe.

«Notre justice traditionnelle est excellente, elle repose sur le principe de la réconciliation. Nous agissons pour mettre fin aux violences qui opposent deux personnes, deux familles ou deux clans et qui peuvent dégénérer si on n’agit pas. C’est une justice gratuite, rapide, et nous, les familles des campagnes, on n’a pas les moyens de faire appel à des avocats et de se déplacer dans les villes», assure-t-il sous le regard approbateur des villageois. Malik Sarfraz perpétue une justice dans laquelle il est né. Il assure agir de son mieux pour «faire le bien».

En vigueur dans tout le pays, cette justice est pourtant illégale. Elle est régulièrement dénoncée par les organisations de défense des droits de l’homme. «On se méfie des panchayats, souligne Shaista Bukhari, qui dirige la Women’s Rights Association. Ces assemblées ne sont pas toujours mauvaises, car elles permettent notamment de régler des conflits dans les communautés villageoises. Le problème avec ces Conseils, c’est quand il est question d’honneur, c’est-à-dire le plus souvent de femmes. Sous des apparences démocratiques, ces Conseils ne le sont pas. Les femmes ne sont pas autorisées à y siéger et elles sont les premières à en subir les décisions.»

Mukhtar Mai connaît bien cette justice. Cette femme brisée est la victime la plus médiatisée du pays. «Quand j’ai été condamnée par une panchayat, le chef du Conseil était l’un des proches d’un ministre provincial. Moi j’appartenais à une caste sans pouvoir dans le village et j’ai été sacrifiée», raconte, d’une voix blanche, la jeune femme. Mukhtar Mai vit à Mirwalla, une petite localité au sud du Penjab écrasée par une température qui avoisine chaque été les 50 degrés.

En 2002, un Conseil de village l’a condamnée à être violée en réunion. A l’origine de l’affaire: une plainte contre son frère. Le garçon de 11 ans est accusé d’avoir eu une relation avec une jeune fille de 10 ans son aînée appartenant à la puissante caste des Mastoi. Pour venger l’honneur de la famille, Mukhtar Mai est offerte à ce clan dominant. «Je me souviens, j’étais devant la panchayat avec mon Coran, je voulais témoigner en faveur de mon petit frère. Mais le chef de l’assemblée et les hommes qui l’entouraient ont dit: «Vous voyez cette fille? Prenez-la et faites-en ce que vous voulez.» Mon Coran m’est tombé des mains. Deux hommes m’ont emmenée dans une maison, deux autres personnes étaient là. Ils m’ont violée puis ils m’ont jetée nue dans la rue», répète-t-elle, des larmes retenues dans les yeux.

Mukhtar Mai a porté son cas devant les tribunaux et l’affaire a fait grand bruit dans le pays et dans le monde, mais seul l’un de ses agresseurs a été reconnu coupable et condamné. «La justice clanique n’est pas seulement défavorable aux femmes, mais à tous les pauvres, à tous ceux qui n’ont pas de pouvoir dans ce pays», dit-elle avec force. Avant de continuer: «Moi je n’ai jamais obtenu justice, ni des panchayats ni même de la justice d’Etat.»

Malik Sarfraz, qui ne sait ni lire ni écrire, semble pourtant exercer son pouvoir en toute bonne foi. Sur la question des femmes, il concède que parfois les décisions ne leur sont pas favorables: «Généralement, quand il y a des conflits entre deux parties, on essaie de les régler par la compensation. On demande à la personne qui est en tort de payer sa faute en donnant une terre à la famille qu’elle a lésée. Et c’est seulement si les gens n’ont pas de terrain ou qu’ils ne veulent pas en donner qu’on les force à offrir une femme, une sœur ou une fille, en dédommagement. Ça fait cesser les violences», commente-t-il, la tête enserrée dans un grand turban qui tombe sur ses épaules.

Toutes les panchayats du Pakistan ne sont cependant pas dirigées par de petits paysans. Nombre d’entre elles sont présidées par les élites locales. Ce sont souvent des seigneurs féodaux, des propriétaires terriens, instruits et puissants, qui bénéficient de relations au plus haut niveau de l’Etat et parfois même siègent au parlement. «Le manque de confiance en la justice légale qui prend parfois des années avant d’instruire des dossiers et la collusion des pouvoirs participent très largement à la pérennité des panchayats», confie Rehman Rashid. Ce représentant de la Commission pakistanaise des droits de l’homme à Multan est extrêmement critique.

«Les panchayats sont dangereuses car elles ne doivent rendre de comptes à personne. Elles ont donc un pouvoir illimité et peuvent ordonner la pratique de la torture ou la maltraitance physique, s’insurge le militant des droits de l’homme. Mais le vrai problème, à mon sens, c’est que les seigneurs féodaux participent à ce système de justice clanique», assure Rehman Rashid. «Le champ d’action des panchayats n’est pas défini. Des jugements sont rendus dans des affaires pénales, dans des meurtres et la justice ne repose sur aucun code écrit. En cautionnant les panchayats, voire en y participant, les parlementaires montrent qu’ils ne croient pas en la justice d’Etat, ils dénient la justice légale», s’enflamme-t-il.

Dans un petit commissariat de Multan, la grande ville du Sud-Penjab, deux inspecteurs partagent un bureau délabré. Ce sont des femmes. Elles sont chargées des affaires communautaires. «En théorie, nous sommes là pour aider les gens des villages à porter plainte et à demander justice, mais notre tâche est difficile», souligne l’inspecteur Namreen Munir, qui arbore avec fierté son uniforme. Cette femme au caractère bien trempé ajoute: «Les seigneurs féodaux ont tout intérêt à empêcher les paysans de venir nous parler. Ils préfèrent rendre justice eux-mêmes, ce qui leur permet de maintenir leur pouvoir sur des villageois qui sont à la fois leur main-d’œuvre et leurs électeurs. Si notre voix porte trop, alors les seigneurs féodaux qui ont des relations avec nos officiers supérieurs viennent se plaindre. Au mieux on est transférés, au pire on est renvoyés. Face à eux, nous ne sommes rien et il nous est finalement impossible de faire appliquer la justice au Pakistan.»

«Vous voyez cette fille? Prenez-la et faites-en

ce que vous voulez», décide le Conseil

du village, en toute bonne foi