Un procès alibi, dont le verdict était prévisible? Pour ses opposants, le deuxième procès en destitution de Donald Trump laisse un goût amer. Samedi, le Sénat a sans surprise innocenté l’ancien président de l’accusation d'«incitation à l’insurrection», et ne le juge donc pas coupable de l’attaque meurtrière du Capitole du 6 janvier. Sept républicains ont voté avec les 50 sénateurs démocrates. Mais la décision devant se prendre à une majorité de deux tiers des voix, il aurait fallu dix républicains de plus pour inverser le résultat, et pouvoir assortir ensuite la destitution d’une peine d’inéligibilité.

Comme un jouet cassé

Dès le départ, malgré des fissures dans le bloc républicain, il paraissait évident que le chiffre de 17 ne serait pas atteint. La procédure de destitution, qui, rappelons-le, est purement politique, n’était-elle du coup pas plus utile qu’un jouet cassé? Quel est le message donné aux futurs présidents? «Si ce qui s’est passé le 6 janvier n’est pas passible de destitution, qu’est-ce qui peut l’être?» s’est interrogé Jamie Raskin, à la tête de l’équipe des démocrates de la Chambre des représentants qui menaient l’accusation, et par ailleurs ancien professeur de droit constitutionnel. Voilà qui repose la question des contre-pouvoirs aux dérives présidentielles.

Ce procès est historique à plus d’un titre. Donald Trump est non seulement le premier président américain à avoir été «impeaché» (mis en accusation) deux fois, il est désormais le premier à sortir deux fois blanchi d’un procès en destitution. Et le premier à subir un tel procès alors qu’il n’est plus au pouvoir. «Même si le vote final n’a pas abouti à une condamnation, le fond de l’accusation n’est pas contesté. Ce triste chapitre de notre histoire nous a rappelé que la démocratie est fragile. Qu’elle doit toujours être défendue. Que nous devons toujours rester vigilants», résume le président Biden dans un communiqué.

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Une «trahison»

Pugnaces et précis, et dégainant des documents audio et vidéo inédits, les «procureurs» démocrates ont qualifié Donald Trump d'«incitateur en chef», responsable de la «pire violation de serment présidentiel de l’histoire des Etats-Unis». Avec sa rhétorique incendiaire, il a «allumé la mèche», alimenté la colère de ses partisans avec le «grand mensonge du scrutin volé», jusqu’à leur dire de se «battre comme des diables» et de «marcher vers le Capitole». Puis, quand l’assaut a eu lieu, il s’est tu, n’a à aucun moment appelé les assaillants à stopper les violences, alors que certains appelaient à «pendre» le vice-président Mike Pence et que des élus craignaient pour leur vie. «Au moment où nous avions le plus besoin qu’un président nous protège et nous défende, le président Trump nous a à la place délibérément trahis. Il a violé son serment de protéger la Constitution,» a dénoncé David Cicilline, l’un des neuf procureurs démocrates.

Face à ces arguments, les avocats de Donald Trump ont accusé les démocrates de «vendetta politique». Ils ont dénoncé un procès «anticonstitutionnel» car Donald Trump est redevenu un simple citoyen. Et assuré que le premier amendement, qui garantit la liberté d’expression, protège les discours politiques. La plupart des républicains se sont retranchés derrière ces arguments. Par conviction ou par peur de représailles, et le confort de ne pas devoir se prononcer sur le fond.

«Moralement responsable»

L’attitude de Mitch McConnell, désormais leader de la minorité républicaine du Sénat, est des plus troublantes. Samedi, il s’est comporté en contorsionniste en chef. Il a voté en faveur de l’acquittement de Donald Trump, mais, lors d’une prise de parole après le vote, a relevé qu’il ne «faisait aucun doute» qu’il était «moralement responsable» de l’attaque du Capitole. Responsable, mais pas coupable? Mitch McConnell estime lui aussi que le Sénat ne peut pas juger un ancien président. Mais à l’entendre, il aurait voté en faveur de la destitution de Donald Trump s’il était encore à la Maison-Blanche. Vraiment? Pour rappel, Donald Trump a beau ne plus être au pouvoir, sa «destitution» aurait permis un deuxième vote, à une majorité simple, sur son éligibilité. Les sénateurs auraient pu l’empêcher de briguer un nouveau mandat politique, le véritable enjeu du procès. Il aurait suffi du vote d’un seul républicain pour que la mesure soit acceptée.

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Après le verdict, Chuck Schumer, le leader des démocrates, n’a pas caché sa déception, bien qu’il s’y attendît. Son espoir? Que la condamnation de Donald Trump se fasse au niveau de l’opinion publique. En clair: que ce procès à forte charge émotionnelle et mené au pas de charge, sur les lieux mêmes du «crime», déploie ses effets.

Pour le professeur d’histoire Allan Lichtman, connu comme le «Nostradamus de Washington» – il a su prédire les résultats de toutes les présidentielles américaines depuis 1984 –, la procédure d’impeachment ne se retrouve pas dénaturée. Ce deuxième procès en destitution de Trump avait trois publics distincts, rappelle-t-il au Temps: les sénateurs, le peuple américain et le nouveau ministre de la Justice, Merrick Garland. «Les procureurs ont déployé leur argumentaire pour le public. Si Trump apparaît affaibli auprès de la plupart des Américains, sa carrière politique est terminée.»

Il rappelle que Bruce Castor, un des avocats de Trump, a précisé, «de façon étonnante», qu’une éventuelle condamnation de l’ancien président pour l’attaque du Capitole ne devait pas se faire à travers une procédure en destitution politique, mais par le biais de poursuites pénales. «Mitch McConnell a tenu des propos similaires. Le ministre Garland aura un choix important à faire, s’il veut relever le défi lancé par Castor et inculper l’ancien président pour incitation à l’insurrection ou éventuelle conspiration. Il devra soigneusement étudier la force d’une éventuelle poursuite pénale par rapport à la distraction et au tumulte qui découleraient de l’inculpation d’un ancien président.»

«Il a fait preuve de duplicité»

Allan Lichtman ne mâche pas ses mots à propos de Mitch McConnell: «Comme on pouvait s’y attendre, il a fait preuve de duplicité. Il a essayé de jouer sur les deux tableaux. Il a admis la culpabilité de Trump, mais l’a laissé partir sur un détail technique pour éviter de contrarier sa base. Il restera dans l’histoire américaine comme une infamie». «McConnell veut clairement que Trump quitte le parti, mais il veut aussi conserver sa position de leader», résume le politologue Seth Masket, sur Twitter.

Désormais, les démocrates craignent surtout une chose. Non pas que Donald Trump se représente comme candidat à la Maison-Blanche. Mais qu’il se présente, qu’il perde, et qu’il soit capable à nouveau de semer chaos et violences, en attisant, directement ou indirectement, la frange de ses électeurs les plus fidèles.