Les détenus islamistes, plaie pénitentiaire française

Justice La question des prisonniers radicalisés se repose après l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier

Les risques liés à leur regroupement inquiètent

Comment gérer l’accroissement, dans les prisons françaises déjà surpeuplées, du nombre de détenus islamistes radicalisés, incarcérés soit pour des faits de terrorisme ou des crimes avérés, soit pour avoir promu le «djihad» armé? Face à cette question, de nouveau crûment posée par l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier contre l’usine Air Products – dont l’auteur, Yassin Salhi, a été mis en examen ce mardi par un juge antiterroriste pour assassinat en relation avec une entreprise terroriste –, les autorités françaises sont en train d’admettre qu’elles tâtonnent.

Alors qu’une expérimentation de regroupement de ce type d’individus à la prison centrale de Fresnes, au sud de Paris, a été entamée en octobre 2014, un avis de la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté rendu mardi juge cette option «potentiellement dangereuse». Vingt-neuf islamistes radicaux, sur un total de 190 dans les prisons françaises, sont internés dans une aile de la prison de Fresnes, au sein d’une «unité de prévention du prosélytisme», dont le but est d’éviter le contact avec les autres détenus, et notamment avec la population carcérale de confession musulmane.

Sur les 190 personnes incarcérées pour islamisme radical dans l’Hexagone, 152 sont en attente de leur procès, et 105 sont impliquées dans les filières «syriennes» liées à l’Etat islamique. Avant cet avis, le syndicat CGT des surveillants s’était inquiété de la mesure de regroupement prise à Fresnes, estimant, dans un appel publié par Le Figaro, que «cet isolement agit comme un véritable centre de perfectionnement. Les uns vont apprendre aux autres comment s’améliorer dans la diffusion du radicalisme.»

Pour la contrôleuse des prisons, Adeline Hazan, ancienne députée européenne socialiste et maire de Reims, le problème posé par le regroupement est qu’il s’agit d’une mesure par défaut et non d’un programme avec des moyens appropriés. Résultat: des questions telles que l’accès de leur famille dans un parloir séparé, ou la distinction cruciale entre prosélytes et criminels endurcis dans les cellules, n’ont pas été prises en compte.

L’avis rendu public hier fait par ailleurs suite à un rapport d’inspection qui, la semaine dernière, avait tiré le signal d’alarme sur l’inadéquation des mesures de surveillance et de procédures bureaucratiques: «Multiplication du nombre de registres ou des grilles de repérage […] qui n’apporte rien en termes d’information, outils d’observation et de détection du risque de radicalisation peu opérationnels et incompris des personnels», pouvait-on lire dans ce document rédigé à la demande de la direction de l’administration pénitentiaire. Laquelle est sous pression, depuis les attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, pour étoffer son bureau de renseignement créé en 2003, mais composé jusque-là d’une trentaine de personnes – dont 13 à sa direction centrale – pour les 98 prisons françaises et leurs 70 000 détenus (pour 58 000 places). 113 recrutements sont en cours, selon le Ministère de la justice, pour étoffer ce service dont le but est double: débusquer d’éventuels liens entre les détenus radicalisés et des contacts demeurés à l’extérieur, et prévenir au sein des maisons d’arrêt la constitution de groupes «islamistes», notamment à la faveur des lieux communs comme les cantines, les cours, les salles de sport ou les ateliers de travail. La question du renseignement pénitentiaire avait été crûment posée par les liens établis en prison, à Fleury-Mérogis, par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, auteurs des tueries de janvier à Paris. Leurs liens avec le Franco-Algérien Djamel Beghal, un temps en résidence surveillée dans le Cantal, puis de nouveau condamné à dix années de détention en 2014, sont aussi avérés. Autre cas préoccupant: celui de Mehdi Nemmouche, l’auteur de la tuerie du Musée juif de Bruxelles, en attente de procès.

Un programme de déradicalisation, sur base volontaire, est par ailleurs testé depuis le début 2015 dans deux prisons de la région parisienne: Osny et Fleury-Mérogis. Mais la vingtaine de candidats actuels, pour la plupart pas considérés comme des meneurs, montre l’ampleur du défi, compliqué par le problème des aumôniers musulmans: 182 imams sont actuellement autorisés à visiter les prisons, dont 30 recrutés depuis 2013.

L’idée d’un «régime d’isolement spécifique» des détenus islamistes, que défend en revanche le récent rapport parlementaire sur les filières djihadistes, est copiée sur le programme italien de regroupement des criminels mafieux ou terroristes. Mais les observateurs estiment qu’il ne peut pas être la solution, si le nombre des prévenus continue d’augmenter. «Nous avons eu dans le passé ce problème avec les prisonniers de l’ETA [les séparatistes basques], explique un bon connaisseur de ces dossiers. Où qu’ils soient placés, ils trouvaient d’autres Basques.»

«Cet isolement agit comme un véritable centre de perfectionnement»