Sur les murs blanc sale striés d’une bande jaune, les portraits paraissent incongrus. Au nord de Paris, dans le Val-d’Oise, les corridors de la centrale d’Osny offrent aux visiteurs les effigies du Mahatma Gandhi, de Nelson Mandela et d’Aung San Suu Kyi. Des fresques surréalistes, que la majorité des détenus emprisonnés ici croisent à chaque sortie pour la promenade…
Fracas des grilles qui se referment sur notre passage. Un surveillant d’origine antillaise, en uniforme bleu, déverrouille le couloir qui conduit au «quartier d’évaluation des radicalisés». Simonetta Sommaruga et sa délégation se tassent dans un local en angle. Premier briefing par l’unité du service du renseignement pénitentiaire.

La nécessité d’un traitement particulier de ces détenus se justifie, à la fois à cause de leur dangerosité potentielle après leur libération et du risque de prosélytisme lors de leur détention

Simonetta Sommaruga, conseillère fédérale 

L’ampleur du problème posé, en France, par les détenus musulmans radicalisés est le miroir des attentats à répétition commis depuis le massacre de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Sur une population carcérale de 70 000 personnes, 500 individus sont, en France, détenus pour des faits de terrorisme. S’y ajoutent entre 1200 et 1500 criminels de droit commun considérés comme radicalisés. Plus problématique: leur concentration géographique. 72% des radicalisés sont détenus en Ile-de-France, où la surpopulation carcérale est endémique. La prison d’Osny, construite dans les années 1990, abrite ainsi près de 1100 détenus pour 579 places. Taux d’occupation? 172%.

Simonetta Sommaruga affirme être venue «apprendre» de ses interlocuteurs français. Même si la présence de détenus radicalisés dans les prisons suisses reste limitée, et même si leur suivi carcéral s’exerce au niveau cantonal, des questions identiques se posent. «La nécessité d’un traitement particulier de ces détenus se justifie, à la fois à cause de leur dangerosité potentielle après leur libération et du risque de prosélytisme lors de leur détention», explique la conseillère fédérale au Temps.

Le quadrillage pénitentiaire érigé en priorité

A quelques dizaines de mètres se trouve la cellule de X, un imam autoproclamé d’origine bosniaque arrêté dans le canton de Neuchâtel lors d’une opération franco-suisse menée fin 2017. L’individu fait partie de la cinquantaine de «profils» suivis par les deux agents du renseignement pénitentiaire. L’un d’eux reconstitue pour nous sur écran, en zoomant avec l’une de ses caméras de surveillance, l’itinéraire du djihadiste qui, en septembre 2016, s’attaqua à un surveillant, lui enfonçant dans la gorge un couteau artisanal ciselé dans une barre de fer.

Depuis les attentats du 13 novembre 2015, le quadrillage pénitentiaire est érigé en priorité. Une quinzaine de détenus radicalisés sont, à Osny, suivis de «très près». Coup d’œil sur la liste. Deux noms russo-tchétchènes. Tous les autres d’origine maghrébine. Une partie sont à l’isolement, seuls dans leur cellule, éloignés des autres détenus, même à la promenade. Un surveillant les accompagne partout. Sauf que…: «Ils s’arrangent pour se croiser, se parlent d’un grillage à l’autre», poursuit le gardien, devant ses écrans. Stéphane Bredin, directeur de l’Administration pénitentiaire, complète le tableau. La prison d’Osny reste «perméable». Les téléphones portables lancés du dehors atterrissent dans les cours, puis circulent. Les cartes SIM et les messages codés prolifèrent. D’où les indispensables fouilles nocturnes, menées par les commandos pénitentiaires d’intervention…

La prison n’est pas qu’un lieu de radicalisation. Elle doit être aussi le moment où on repère, ou l’on casse l’endoctrinement, où l’on reprend l’avantage sur l’engrenage terroriste.

Stéphane Bredin, directeur de l’Administration pénitentiaire

La solidarité des détenus radicalisés est l’obstacle. Distinguer les meneurs est crucial. «La prison n’est pas qu’un lieu de radicalisation, dit Stéphane Bredin. Elle doit être aussi le moment où on repère, ou l’on casse l’endoctrinement, où l’on reprend l’avantage sur l’engrenage terroriste. Ces radicalisés ne sont pas condamnés à perpétuité. Beaucoup sont là pour des crimes de droit commun. Ils sortiront.» C’est pour cela que Simonetta Sommaruga est venue ici. Elle tenait à y visiter l’un des trois «quartiers d’évaluation de la radicalisation» constitués pour «filtrer» les détenus islamistes. Il y en aura six en France, fin 2018. A Osny: 23 cellules individuelles.

Une équipe pluridisciplinaire, avec psychologue et expert du fait religieux. Douze prévenus en cours d’évaluation. Trente-huit déjà «évalués», à propos desquels une synthèse a été remise aux juges. Avec, pour chacun, une préconisation au bout de quatre mois: détention normale, isolement ou transfert dans un quartier spécialisé.

La France, pays expérimenté

La conseillère fédérale questionne. Elle écoute ses interlocuteurs lui expliquer comment les magistrats antiterroristes du parquet de Paris recourent de plus en plus à cette cellule d’évaluation, versant les synthèses aux dossiers d’instruction. Avec tous les risques que cela comporte de la part de détenus pro-Daech, entraînés à la «takiya» ou dissimulation. «Certains radicalisés se tiennent bien pour fausser les évaluations», avoue une responsable. La France est, vu le niveau de la menace, devenue le pays européen le plus expérimenté en matière de répression du terrorisme islamiste. Les prisons doivent savoir dissocier les détenus du «haut du spectre», figures du djihad, des jeunes recrues embrigadées.

«Nous devons démanteler l’appareil doctrinal de Daech», assène un surveillant. Derrière la vitre sans tain, des mains sortent des barreaux des cellules proches. Deux détenus du quartier d’évaluation de la radicalisation discutent à voix haute, derrière leurs murs. Un «Inch Allah» claque. Une caméra tente de saisir leurs gestes. Sur la table du surveillant en chef, originaire de Mayotte, musulman et arabophone, un exemplaire du Coran, donné par l’aumônier musulman de la prison, fait face aux écrans de contrôle.


Matières premières, cryptomonnaies et terrorisme

Lors de la conférence sur le financement du terrorisme, la Suisse s’est engagée à échanger des informationsPas de décisions. Mais un tour d’horizon très complet des sources actuelles de financement du terrorisme international. Les 25 et 26 avril à Paris, experts et ministres ont échangé de façon très complète sur les flux financiers captés par les organisations clandestines, à commencer par Daech, et par les émanations d’Al-Qaida.

Première cible: les trafics de drogue et d’être humains, ainsi que la contrebande en tout genre, des cigarettes aux hydrocarbures. Mais pour la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, les investigations ne doivent pas se limiter aux circuits financiers occultes. La seconde cible est le secteur privé: «Nous savons que des secteurs d’activité comme les matières premières sont parasités par des groupes terroristes, qui collectent des fonds, explique-t-elle au Temps. Des soupçons pèsent aussi sur les cryptomonnaies. D’où l’intérêt de notre modèle suisse tout à fait unique, qui permet à la cellule de renseignement financier de Fedpol d’accéder aux bases de données policières et judiciaires…»

A Paris, Simonetta Sommaruga a donc assuré ses partenaires de l’engagement de la Suisse à coopérer. Elle l’a redit à Emmanuel Macron, qui est intervenu jeudi en clôture de la manifestation à son retour des Etats-Unis. «Nous sommes un petit pays doté d’une grande place financière. Nous savons la responsabilité qui nous incombe et nous voulons l’assumer. Et pas seulement en ce qui concerne les informations en provenance des banques», a-t-elle poursuivi. La prochaine conférence sur le sujet aura lieu en 2019 en Australie.