L'anticyclone des Açores, cette fois, annonce la tempête. Le sommet, convoqué dans l'urgence, auquel George Bush, Tony Blair et José Maria Aznar participeront dimanche sur l'île de Terceira, a été présenté par la Maison-Blanche vendredi comme une tentative d'explorer jusqu'au bout «les dernières bribes de diplomatie». En fait, le marathon diplomatique arrive à son terme, dans une impasse pour les Etats-Unis: ils ont compris depuis quelques jours que la résolution anglo-américaine (déclarant que l'Irak n'a pas «saisi la dernière chance» de détruire pacifiquement les armes conventionnelles que Bagdad nie posséder) n'a à peu près aucune chance de réunir les votes de neuf Etats sur quinze au Conseil de sécurité de l'ONU.

Pour reprendre l'initiative, l'administration républicaine, d'entente avec Tony Blair, développe un plan en trois points:

1. L'échec au Conseil de sécurité a déclenché à Washington un débat dont Colin Powell, avec finalement l'appui du vice-président Dick Cheney et de Donald Rumsfeld, est sorti vainqueur: mieux vaut ne pas soumettre la résolution au vote à Manhattan, plutôt que de partir en guerre contre la majorité ouvertement exprimée du Conseil. Cette conclusion n'était pas évidente, puisqu'elle contredit ce que George Bush affirmait la semaine précédente: il voulait que chacun abatte ses cartes, il voulait un vote, quelle que fût son issue.

2. Ultime réunion du triumvirat prêt à l'action militaire, dont on affirme contre l'évidence qu'il n'est pas un conseil de guerre. Il se tiendra d'ailleurs sur une base aérienne.

3. Annonce de la relance d'un plan de paix au Proche-Orient. C'est la fameuse «road map» (carte routière) du Quartette (Etats-Unis, Russie, Union européenne. Nations unies). Opportunisme de circonstance? Cynisme? C'est en tout cas la carte nouvelle, celle que pouvaient espérer les pays arabes, celle que souhaitait Tony Blair pour l'aider dans son bras de fer au sein du Labour labouré. Kofi Annan et Vladimir Poutine devraient aussi approuver, Javier Solana, pour l'UE, l'a déjà fait hier.

La «road map» était en panne depuis que George Bush, en accord avec Ariel Sharon, avait gelé sa publication et s'était opposé à tout calendrier. Il fallait attendre les élections israéliennes, puis la formation du nouveau gouvernement, puis il valait mieux attendre la fin de la crise irakienne… La situation difficile du parti de la guerre au Conseil de sécurité a changé la donne, et Washington espère ainsi ressouder ce qui était en train de se défaire, à Londres et dans les capitales arabes.

Réforme fondamentale

George Bush, malgré sa connivence profonde avec Ariel Sharon, avait déclaré à plusieurs reprises, y compris devant l'Assemblée générale de l'ONU après le 11 septembre 2001, que la paix au Proche-Orient passait par la création d'un Etat palestinien. Il avait ensuite fixé la date de cet achèvement: 2005. Puis au fur et à mesure que se préparait l'offensive contre le régime de Saddam Hussein, le propos américain s'est amolli, sous l'influence des faucons et des chrétiens conservateurs de plus en plus proches de la droite israélienne. La fin de la violence palestinienne (l'action de Tsahal était considérée comme une réplique) devenait une condition absolue à tout nouvel engagement américain pour la paix, et George Bush demandait la tête de Yasser Arafat et la réforme fondamentale de l'Autorité palestinienne. Il a admis hier que la nomination d'un premier ministre, Abou Mazen (Mahmoud Abbas), vieux routier des négociations de paix, était un signe de réforme. Sa confirmation par le parlement palestinien – sans doute la semaine prochaine – à condition que ses pouvoirs soient réels, devrait ouvrir la voie à la publication de la «road map». Le président américain a répété que la violence devait cesser, mais il a aussi affirmé (cela ne va pas plaire aux évangéliques dans son camp) qu'«au moment où des progrès sont faits en direction de la paix, l'activité de colonisation dans les territoires occupés doit prendre fin». Une marche arrière de Washington est toujours possible: il suffira de dire que Yasser Arafat conserve la réalité du pouvoir, et que ce n'est pas acceptable.

En s'engageant ainsi – suivant le conseil que Tony Blair lui donnait depuis le début de l'année – George Bush reconnaît aussi implicitement un lien entre la longue crise irakienne et le conflit au Proche-Orient. Pour Saddam Hussein, qui depuis quinze jours pouvait penser que la pression sur lui commençait à se relâcher, l'ouverture du Jardin des Roses sent la poudre.