Antonio Villarin se rendait au mariage de son frère. Marta Camacho, la trentaine, rejoignait le littoral galicien pour assister au baptême d’un neveu. Roselina Ynoa, une fonctionnaire dominicaine de 40 ans, s’apprêtait à réserver une belle surprise à sa sœur. Elena Ausina, 33 ans, garde civil dans l’est de Madrid, accourait à Saint-Jacques-de-Compostelle, dont elle est native, pour fêter en famille les fêtes patronales de la ville sainte de Galice.

Parties de Madrid, ces personnes – et des dizaines d’autres dont le quotidien El Mundo se fait l’écho – ne sont pas parvenues vivantes à destination. Un coup du destin les a fauchées dans le «virage de la mort», un tronçon ferroviaire situé à 4 km de la capitale galicienne où, lancé à toute allure, le train a déraillé, voyant ses wagons se fracasser contre les parois de béton enserrant la voie. Le décompte s’établissait jeudi soir à 80 morts et 95 blessés, sur un total de 218 passagers.

Pour les familles, retrouver ces «disparus» constitue un chemin de croix. Le choc qui a suivi le déraillement, vers 21 h mercredi, a été tel que les wagons – surtout quatre d’entre eux – ont été broyés ou calcinés; ce qui a rendu très difficile la tâche des dizaines de pompiers déployés jusqu’aux premières lueurs de jeudi. L’extraction des cadavres, souvent coincés dans des amas de ferraille, a exigé de nombreuses heures, et leur identification s’est avérée très ardue. Au point de provoquer le désespoir rageur de dizaines de parents, tâchant en vain de savoir si la personne recherchée était morte ou blessée.

Hier après-midi, c’était un flux humain incessant entre l’hôpital principal et l’édifice Cersa, mis à disposition par la mairie, où étaient regroupés policiers, pompiers, personnel de secours, medecins légistes et psychologues. «Ils ne nous laissent pas identifier les victimes!» s’emportait Reyes, éplorée, en quête de sa nièce de 26 ans. Vert de rage aussi, Roberto, «miraculeusement» sorti indemne de la tragédie ferroviaire, tremblant de savoir ce qu’il était advenu de son épouse, qui «était assise à côté de moi, côté fenêtre».

Tout autant que Saint-Jacques-de-Compostelle, où toutes les festivités liées à son saint patron ont été aussitôt annulées, l’Espagne s’est vêtue de noir. A commencer par son chef de gouvernement, Mariano Rajoy, natif de cette province et dont l’habituel visage de sphinx impavide semblait remué par la catastrophe. Accouru dès la matinée d’hier, et parlant d’«un des jours les plus tristes de ma vie», il a décrété trois jours de deuil dans tout le pays.

Sous pression, le conservateur Rajoy a promis de définir les responsabilités et de clarifier les faits. Faute impardonnable du conducteur de train? Faille dans le système de freinage? Alerte défectueuse lors de l’excès de vitesse? La réponse, qui selon les enquêteurs ne devrait pas se faire attendre longtemps, est entre les mains du juge d’instruction N° 3 de la capitale de la Galice.

Les experts étudient le tachygraphe, sorte de «boîte noire» pour les trains, un appareil placé dans certains véhicules indiquant la vitesse, le nombre de kilomètres et l’activité du conducteur. «Le résultat déterminera clairement si les appareils de contrôle ont failli ou bien si on doit l’accident à une faute humaine», a expliqué jeudi un responsable de la Renfe, les chemins de fer espagnols.

L’enjeu est d’importance: outre le drame humain et ses répercussions, cet accident est le plus meurtrier depuis quatre décennies, et c’est la première fois qu’une telle catastrophe se produit sur une ligne de train rapide de type AVE, l’équivalent du TGV en Espagne. Les médias penchent en faveur d’une faute humaine.

Francisco José Garzon, l’un des deux conducteurs, a été convoqué par le juge. Hier soir, il se trouvait à l’hôpital de Santiago (Saint-Jacques-de-Compostelle), légèrement blessé, surveillé de près par des agents de la police nationale. La presse, tant nationale que locale, l’accable. «Je roulais à 190 km/h. J’espère qu’il n’y a pas de victimes. Ce serait pour toujours un poids sur ma conscience», aurait-il déclaré par radio à Samuel Juarez, le délégué de la Galice (l’équivalent du préfet), alors qu’il était bloqué dans sa cabine quelques minutes après le drame.

Ce conducteur chevronné de 52 ans, dont 30 ans de bons et loyaux services dans la Renfe, connaissait pourtant bien cette ligne, tente de le défendre la Semaf, le syndicat des conducteurs. Selon son secrétaire général, Juan Garcia, «les raisons de cet accident tragique sont certainement liées à un cumul de circonstances. Ne tirons pas de conclusions hâtives.»

Le premier ministre, Mariano Rajoy: «C’est l’un des jours les plus tristes de ma vie»