La Deutsche Bank considérait le camp d'Auschwitz comme un client ordinaire. Des archives retrouvées dans les sous-sols d'une de ses filiales, à Hanovre, ont permis à sa commission historique indépendante de reconstituer ses relations financières avec le centre d'extermination. Or, ce que ces documents révèlent est édifiant: Auschwitz avait un compte courant à sa filiale de Katowice, ville polonaise autrefois sous contrôle allemand, située à 20 kilomètres du lieu où périrent entre 1,5 et 2 millions de déportés, juifs pour la plupart. Et ce compte était régulièrement approvisionné: au printemps 1943, près de 5 millions de reichsmarks, le «chiffre d'affaires» du camp selon la Frankfurter Allgemeine, étaient versés mensuellement sur ce compte. Enfin, la banque a accordé des crédits à une dizaine d'entreprises ayant participé à la construction du camp de la mort.

Facteur aggravant: l'ignorance ne peut expliquer cette attitude. Selon Manfred Pohl, directeur de la commission historique, le chef de la filiale de Katowice ainsi que son supérieur direct de Berlin savaient pertinemment à quelles fins ces fonds étaient utilisés. L'historien laisse seulement planer un doute sur le degré d'information des membres du directoire de l'époque. Du côté du propriétaire officiel du camp, le conglomérat chimique I.G. Farben, le constat est comparable. Hans Abs, membre du conseil d'administration de l'entreprise, puis, après la guerre, grand patron de la Deutsche Bank, aurait dû être au courant «au plus tard en 1943» de l'existence des camps, estime Manfred Pohl. Sur les factures ne figurait d'ailleurs pas seulement le nom d'I.G. Farben. Sur un borderau du 31 août 1942 de l'entreprise Riedel & Sohn a été inscrit «chantier Waffen SS Auschwitz».

Dans une lettre adressée aux employés, Rolf Breuer, président du directoire de la Deutsche Bank, s'est dit «très touché par les liens» de l'entreprise «avec l'Etat léonin nazi». «Nous reconnaissons notre responsabilité éthique et morale. Nous regrettons très profondément les injustices et les souffrances». La Dresdner Bank vient également de mettre au jour dans un entrepôt de Berlin des fiches concernant la clientèle juive de l'époque. Comme les établissements suisses il y a quelques années, les banques allemandes ont activé leurs recherches sous la menace de plaintes collectives déposées aux Etats-Unis par des victimes de l'Holocauste.

La semaine passée, le Congrès juif mondial (CJM) a remis la pression sur la Deutsche Bank. Edward Fagan, l'avocat américain qui a déjà mené la vie dure aux grandes banques suisses, s'est contenté d'un modeste versement de la Bank Austria (9 millions de dollars contre les 1,25 milliard des trois banques suisses) qui a promis en échange de coopérer dans les enquêtes sur les banques allemandes. Bank Austria «nous fournira les documents qui nous ouvriront la voie vers le ruisseau d'or» a déclaré l'homme de loi.

Ces révélations tombent à un moment délicat. Le Congrès juif mondial brandit en effet la menace de s'opposer à la fusion de la Deutsche Bank avec Bankers Trust, si l'établissement ne montre pas plus de bonne volonté pour dédommager les victimes de l'Holocauste. «Nous avons donné à la Deutsche Bank passablement d'occasions d'engager une négociation constructive, pourtant jusqu'à présent nous ne sommes pas arrivés très loin», déclarait la semaine passée Elan Steinberg, directeur exécutif du CJM. Et de déclarer vendredi que la Deutsche Bank portait la «responsabilité morale» de son implication dans la construction du camp de concentration d'Auschwitz et qu'il était important pour le CJM «d'obtenir une réparation morale et matérielle». Le contrôleur financier de la ville de New York, Alan Hevesi, a pour sa part réaffirmé son opposition à la fusion entre la Deutsche Bank et Bankers Trust tant que les questions liées à son passé ne sont pas résolues.

La grande banque allemande traite l'affaire comme les sociétés suisses confrontées il y a quelques années au même problème. Elle désire trouver une solution dans le cadre de l'initiative du gouvernement de Bonn, qui veut créer un fonds commun avec toutes les grandes entreprises. Bodo Hombach, ministre à la Chancellerie et chargé de mener à bien ce dossier, se rendra dimanche aux Etats-Unis pour tenter de trouver une solution. Selon ses proches, Rolf Breuer, président du directoire de la Deutsche Bank, «a été prié de l'accompagner».