Des soldats yougoslaves ont commencé très tôt, mercredi matin, à prendre position dans la zone de sécurité qui leur était jusqu'à présent interdite, le long des frontières du Kosovo. Conséquence du cessez-le-feu signé lundi par l'émissaire du gouvernement serbe et les rebelles albanais de l'UÇPMB, ce déploiement des forces de Belgrade reste cependant très limité: elles ne peuvent s'installer que dans un étroit périmètre de 5 km sur 5, le «secteur C» à l'extrême sud de la zone tampon, près de la Macédoine, entre le village de Miratovac et la ville de Presevo. Les unités yougoslaves ne sont toutefois équipées que de matériel léger: mitrailleuses de 7,9 mm, fusils à lunette et kalachnikovs AK-47.

Le chef d'état-major de l'armée yougoslave en personne, le général Nebojsa Pavkovic, et le commandant de la IIIe armée, le général Vladimir Lazarevic, ont assisté aux opérations. Les officiers ne cachent pas leur joie: le retour de l'armée dans la zone tampon serait un «premier pas» vers le retour de l'armée au Kosovo, formellement prévu par la résolution 1244 de l'ONU et les accords militaires de Kumanovo, qui avaient mis fin aux bombardements de l'OTAN en juin 1999. Des observateurs de la KFOR du Kosovo suivent le déploiement des troupes yougoslaves, condamné par les dirigeants albanais de la région. Le maire de Presevo, Riza Halimi, a ainsi fait part des craintes de la population albanaise, nourries par le fait que des hommes du corps de Pristina font partie des soldats déployés. De con côté, Belgrade affiche sa volonté d'agir avec prudence, sans exposer la vie de ses soldats. Les Yougoslaves craindraient notamment la présence de possibles champs de mines laissés par les guérilleros albanais.

Les Albanais

en position d'accusés

Pour limité qu'il soit, ce déploiement des troupes yougoslaves n'en traduit pas moins un retournement symbolique important de la politique de l'Alliance atlantique dans les Balkans. Pour la première fois depuis la fin de la guerre du Kosovo, l'armée yougoslave est en effet perçue comme un allié potentiel, pouvant contribuer à réduire le risque de crise régionale majeure que tout le monde craint avec le développement des guérillas albanaises dans le sud de la Serbie et en Macédoine. Belgrade compte sécuriser la frontière de la Macédoine, alors que la guérilla qui se développe dans ce dernier pays n'est pas concernée par le cessez-le-feu signé par l'UÇPMB.

Ce déploiement signe aussi un échec patent de la communauté internationale, et singulièrement de l'OTAN, qui n'ont pas réussi à prévenir ce risque de crise. C'est en effet du Kosovo, en théorie contrôlé par les forces internationales, que les guérillas du sud de la Serbie et de Macédoine reçoivent armes, munitions et combattants. Malgré quelques saisies d'armes spectaculaires, la KFOR a dramatiquement échoué à désarmer l'UÇK et ses clones. Le sud de la Serbie menacé par la guérilla albanaise touche au secteur militaire de commandement américain au Kosovo, à quelques kilomètres seulement de Camp Bondsteel, la plus grande base américaine en Europe. On peut difficilement imaginer que le développement de la guérilla, depuis la fin de l'année 1999, se soit produit à l'insu les troupes américaines. Mais à l'époque, tout était bon pour essayer d'affaiblir le régime de Milosevic. Les troupes internationales disposent également de moyens considérables en Macédoine, mais elles n'ont pas semblé se rendre compte de la menace terroriste albanaise qui couvait dans le pays. Le secteur de la frontière entre la Macédoine et le Kosovo menacé par la guérilla, extrêmement montagneux, sans routes d'accès aisément praticables, ne faisait l'objet d'aucune surveillance ou presque.

Bien décidés à jouer les «bons élèves» de la classe balkanique, les dirigeants yougoslaves ont tout lieu de se réjouir de l'accord intervenu avec l'OTAN. Belgrade sera désormais en bien meilleure position pour amener les Albanais du sud de la Serbie à discuter du plan de paix proposé par le vice-premier ministre de Serbie, Nebojsa Covic, et la Yougoslavie rappelle fortement que l'OTAN ne peut pas espérer, sans elle, régler les problèmes de la région. Les guérillas albanaises se trouvent désormais en position d'accusés, alors que Belgrade peut arguer de son engagement en faveur de la stabilité régionale.