Les Etats-Unis ont adressé mardi une rebuffade cinglante à la décision de Pékin d’imposer une zone aérienne d’identification (ZAI) sur la mer de Chine orientale, en envoyant deux bombardiers B-52 traverser cette zone en omettant délibérément de s’identifier. La Maison-Blanche a interprété l’imposition de cette mesure unilatérale par l’armée chinoise comme une «escalade» intolérable – d’autant que Pékin, qui revendique toute la mer de Chine méridionale jusqu’au large des côtes indonésiennes, promet de décréter d’autres «zones de défense aériennes» à l’avenir.

La Chine a promis mercredi de défendre sa sécurité grâce à cette nouvelle zone de contrôle aérien, mais elle s’est gardée de s’opposer frontalement à Washington.

La République populaire a franchi samedi un seuil périlleux dans sa stratégie de conquête maritime, provoquant de fortes réactions à Washington et à Tokyo. Sans aucune consultation avec les pays voisins, le Ministère chinois de la défense a décrété la création d’une vaste ZAI s’étendant à 600 km de ses côtes et englobant les îles japonaises Senkaku (Diaoyu en chinois), depuis peu revendiquées avec force par Pékin. L’armée chinoise a sommé tous les avions qui traversent cette zone de s’identifier, faute de quoi elle pourrait prendre «des mesures de défense d’urgence» (LT du 27.11.2013).

L’imposition de cette première zone aérienne d’identification offre potentiellement à Pékin une justification pour abattre des avions militaires japonais survolant les Senkaku. L’armée chinoise dépêche quotidiennement des «patrouilles» de navires et des avions autour de cet archipel disputé, obligeant Tokyo à faire de même afin de garder le contrôle de ces îles inhabitées qu’il administre depuis la guerre sino-japonaise de 1895. Les Senkaku sont explicitement incluses dans le traité de défense mutuelle américano-japonais, et le Pentagone a réaffirmé qu’il serait dans l’obligation d’intervenir si cet archipel était attaqué. Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a rappelé que les Etats-Unis exigent certes que les avions qui traversent sa propre ZAI s’identifient, «mais seulement s’ils font route vers notre espace aérien».

Ne pas «perdre la face»

La Chine, pour sa part, a affirmé le week-end dernier agir «conformément aux pratiques internationales» en exigeant que tous les ­avions s’identifient, quelle que soient leur destination. Avant de faire un pas en arrière hier, en informant deux compagnies aériennes japonaises, la Japan Airlines (JAL) et All Nippon Airways (ANA), qu’elles pouvaient finalement traverser la ZAI sans se plier à cette règle. Pour ne pas «perdre la face» après le camouflet que lui ont adressé mardi les B-52 «muets» du Pentagone, Pékin a affirmé hier avoir «surveillé» le passage des bombardiers et «procédé à leur identification dans un délai adéquat».

Certains internautes chinois ont reproché amèrement à leur gouvernement d’avoir cédé. «Vous n’avez pas assez de tripes», lit-on sur un blog. La haine du Japon est sciemment alimentée par les médias chinois, en particulier à la télévision, où des films anti-japonais parfois grotesques traitant de l’occupation nippone dans les années 1930-40 sont constamment diffusés.

Pour certains analystes, Pékin a mal mesuré la détermination des Etats-Unis à contrecarrer la stratégie de grignotage maritime mise en œuvre par Pékin depuis l’accession au pouvoir du président Xi Jinping, voilà un an. Provocateur, le chef de l’Etat chinois a envoyé en octobre des destroyers chinois manœuvrer pour la première fois entre les grandes îles du Japon, et affirmé que la marine chinoise devait se «préparer au combat». Le premier ministre japonais Shinzo Abe a lui aussi fait monter les enchères, affirmant en octobre que si «un pays étranger» envoyait ses drones militaires au-dessus des Senkaku, ils seraient abattus.

U Séoul a mis en garde hier contre le risque d’une rapide dégradation de la sécurité en Asie du Nord-Est, en raison de conflits territoriaux croissants, après la décision de Pékin d’instaurer une nouvelle ZAI. (AFP)