La course est lancée. Affaiblie par la double défaite de son camp aux élections régionales de Bavière et de Hesse, la chancelière allemande, Angela Merkel, a annoncé à la surprise générale le 29 octobre qu’elle ne se présenterait pas à sa propre succession lors du congrès de son parti les 7 et 8 décembre. Une manœuvre interprétée comme une tentative désespérée de préserver son poste jusqu’à la fin de la législature, fin 2021. L’appel d’air ainsi créé témoigne de l’impatience qui régnait parmi les siens: 12 candidats se sont déclarés pour succéder à Angela Merkel à la tête de sa formation, la CDU.

Annegret Kramp-Karrenbauer légèrement favorite

Deux candidats, un conservateur et une fidèle de la chancelière, dominent la course à la succession selon un sondage publié le 9 novembre. Annegret Kramp-Karrenbauer, dite AKK ou «Merkel 2», est légèrement favorite, soutenue par 35% des membres de la CDU. Elle est talonnée par Friedrich Merz (33%), un ancien rival de la chancelière reconverti avec succès dans les affaires. Un troisième candidat – le ministre de la Santé, Jens Spahn, 37 ans – arrive loin derrière, puisqu’il ne convainc pour l’heure que 7% des militants.

Friedrich Merz, 63 ans, est un revenant en politique. Député CDU de 1994 à 2009, vice-président (1998-2000) puis président (2000-2002) du groupe parlementaire conservateur, il semblait avoir une carrière toute tracée. Jusqu’à ce qu’il croise la route d’Angela Merkel, en pleine ascension après le départ précipité d’Helmut Kohl suite au scandale des caisses noires du parti. Comme bien d’autres, Friedrich Merz avait sous-estimé la tacticienne hors pair qui lui a ravi finalement son poste. En désaccord total avec la cheffe et sans perspective d’avenir au sein du parti, il a claqué la porte de sa formation en 2009 et s’est retiré de la politique.

Friedrich Merz accueilli avec enthousiasme par le patronat

Au sein de la CDU, Merz est l’antipode de Merkel. Et c’est avec enthousiasme que les patrons ont accueilli son retour surprise début novembre. Friedrich Merz est l’un des leurs. Chef du Conseil de surveillance du fonds d’investissement américain BlackRock, chef du Conseil de gestion de l’aéroport de Bonn-Cologne, chef du Conseil de surveillance du fabricant de papier Wepa, membre du Conseil de surveillance de la banque HSBC Trinkaus et du suisse Stadler Rail, il a également conservé son activité d’avocat d’affaires et préside depuis dix ans le «Pont transatlantique», un réseau de managers, de politiciens et d’entreprises des deux côtés de l’Atlantique.

Devenu entre-temps millionnaire, cet apôtre du libéralisme en économie, fin connaisseur des Etats-Unis, avait promis au début des années 2000 la déclaration fiscale simplifiée, au point qu’elle tiendrait sur un sous-verre à bière. Il avait provoqué parallèlement un débat de société en parlant de «culture dominante» dont les étrangers venant en Allemagne devraient «accepter les usages, les coutumes et les habitudes» et s’était prononcé contre la double nationalité. Pour la base conservatrice, il incarne le bon vieux temps où – pivot de toutes les coalitions de la RFA – le parti flirtait avec les 40% de suffrages aux élections.

Scandale pour une affaire d’évasion et d’optimisation fiscales

Sa campagne, bien partie, pourrait toutefois être handicapée par le scandale – qui vient de rebondir début novembre avec des perquisitions à Munich – autour de l’affaire «Cum-ex» de BlackRock, l’un des plus gros gestionnaires d’actifs au monde. Cette affaire d’évasion et d’optimisation fiscales révélée mi-octobre aurait privé une dizaine de pays européens de près de 55 milliards d’euros de recettes fiscales depuis 2001. L’enquête contre la filiale allemande du groupe américain porte sur la période 2007-2011, soit une époque antérieure à l’arrivée de Friedrich Merz à la tête du Conseil de surveillance de cette filiale, en 2016. Mais l’association de son nom à celui du gestionnaire de fonds le discrédite auprès de la base populaire de la CDU.

«Le dommage en termes d’image est pour lui considérable, estime le politologue Elmar Wiesendahl. Il ne pourra se soustraire au débat et son intégrité sera mise en question, tant que le Ministère public n’aura pas achevé son enquête, ce qui pourrait prendre deux ans. Cette affaire profitera à Annegret Kramp-Karrenbauer.» De fait, la protégée d’Angela Merkel est repassée devant Merz dans les sondages depuis qu’il est éclaboussé par le scandale.

AKK soutenue par la puissante fédération des femmes de la CDU

La candidature d’AKK possède plusieurs atouts. Contrairement à Friedrich Merz, la secrétaire générale du parti a une longue expérience politique. Elle bénéficie aussi de l’appui de la puissante fédération des femmes de la CDU. Tour à tour ministre de l’Intérieur, de l’Education, du Travail et de la Famille du Land de Sarre (dans l’ouest du pays), elle a surtout pour elle d’avoir brisé le «hype Schulz» en arrachant sa réélection à la tête de la région avec 40,7% des voix en 2017. Le candidat du SPD Martin Schulz, battu par Angela Merkel fin 2017, ne s’est jamais relevé de la défaite de son parti en Sarre.

Plus conservatrice que Merkel sur les questions de société, AKK a un profil plus social que la chancelière, avec qui elle s’entend à merveille: elle a notamment défendu le salaire minimum et l’imposition des plus riches à 53%. Avec elle à la tête de la CDU, la chancelière pourrait achever paisiblement sa législature, alors qu’une victoire de son rival pourrait l’obliger à quitter le pouvoir avant 2021.