La ministre pakistanaise du Tourisme, Nilofar Bakhtiar, a été condamnée par une fatwa de la mosquée Rouge d'Islamabad, pour être apparue sur une photo, en train de serrer dans ses bras un parachutiste français. L'image a été prise lors de son récent voyage à Paris, où la ministre s'est essayée au saut en parachute. Les dirigeants de la mosquée Rouge, le maulana Abdul Aziz, et son frère maulana Abdul Rachid Ghazi, ont demandé lundi que la ministre soit punie et renvoyée pour cette photo «obscène»...

Ce n'est qu'une provocation de plus des deux religieux qui défient ouvertement le gouvernement depuis plusieurs semaines. Vendredi dernier, ils avaient organisé un gigantesque autodafé de CD, cassettes et magnétoscopes, des objets «non islamiques». Ils ont également annoncé ce jour la mise en place d'une «cour de la charia» dans la mosquée Rouge pour juger des pratiques immorales. Les deux maulanas ont menacé d'orchestrer des attentats suicides dans la capitale si les forces de l'ordre attaquaient leurs locaux.

Cette surenchère est d'autant plus préoccupante que le gouvernement semble incapable de répondre aux menaces des deux leaders islamistes. Peut-être par crainte de se mettre à dos les partis religieux que le président Musharraf politiquement fragile sait devoir ménager. «Le pouvoir joue un jeu dangereux. L'alliance politique de l'armée avec le clergé est en train de déraper, assure un opposant. Les menaces de la mosquée Rouge ne devraient pas être tolérées.» D'autres dénoncent l'opportunisme du gouvernement, en pleine année électorale: «Le régime veut aussi montrer aux Occidentaux que le danger islamiste est bien présent et qu'il faut continuer à soutenir Musharraf», déclarait un membre du Parti populaire du Pakistan (PPP, opposition).

Les deux maulanas de la mosquée Rouge dirigent une école coranique pour filles, Hafsa, et une autre pour garçons, Faridia, qui accueillent près de 10000 élèves au total. Des madrasas construites sur des terrains publics, avec la bénédiction, à l'époque, du dictateur militaire Zia ul-Haq, qui avait entrepris l'islamisation du Pakistan dans les années1980. Ces religieux appartiennent à l'école de pensée sunnite deobandie, et sont proches d'un groupe terroriste anti-chiite. Les deux frères sont officiellement «recherchés» par la police, depuis qu'ils ont condamné en 2004 les opérations militaires pakistanaises dans les zones tribales contre les membres d'Al-Qaida et les talibans pour lesquels ils n'ont jamais caché leur sympathie. Mais la police ne les a bizarrement jamais trouvés.

Peu après les attentats de Londres, en juillet 2005, la madrasa Hafsa pour filles avait été brutalement perquisitionnée. A l'époque les élèves s'étaient violemment défendues contre l'intrusion des policiers. Elles apparaissaient pour la première fois dans les médias, armées de bâtons. Depuis deux mois, elles occupent une bibliothèque publique pour enfants, pour protester contre la démolition de plusieurs mosquées d'Islamabad, construites illégalement selon les autorités. Le gouvernement a finalement cédé à leurs demandes, et le ministre des Affaires religieuses a en personne inauguré la reconstruction d'une des mosquées, à l'endroit même où elle avait été détruite.

La semaine dernière, la police tentait de récupérer trois femmes et un bébé que les étudiantes avaient kidnappés. L'otage principale, la vieille tante Shamim, était une mère maquerelle bien connue de ce quartier populaire d'Islamabad. «Des habitants nous ont demandé d'intervenir pour qu'elle cesse ses activités», déclarait Umme Hassan, épouse du maulana Abdul Aziz et codirectrice de la madrasa Hafsa.

Une armée de jeunes filles, couvertes de noir de la tête aux pieds, et brandissant des bâtons, a bloqué les policiers qui tentaient de pénétrer dans l'école. Tante Shamim n'a été finalement été libérée qu'après avoir confessé publiquement ses crimes devant les médias, invités pour l'occasion à une conférence de presse dans la madrasa.

Terrée dans sa petite bicoque d'Islamabad, tante Shamim ne décolère pas: «Plusieurs dizaines de femmes et d'hommes sont entrés chez moi, armés de bâtons. Ils ont cassé ma porte, jeté ma télévision. J'ai été frappée, traînée avec une corde, comme un chien. Cette madrasa c'est un nid de terroristes. Ce qu'ils font n'a rien à voir avec l'islam.»

Récemment, les garçons de la madrasa Faridia ont menacé de représailles les vendeurs de films du bazar s'ils ne fermaient pas leurs boutiques qui «répandent l'obscénité». Ces incidents interviennent alors que la «talibanisation» s'étend dans la province pachtoune, à l'ouest d'Islamabad. Au-delà des zones tribales, tenues par les talibans, des villes censées être sous le contrôle du gouvernement ont connu une recrudescence de violence ces derniers mois: assassinats, fermeture d'écoles de filles, attaques contre des boutiques de vidéos et d'Internet, recrutement pour le djihad, et menaces contre les barbiers pour leur interdire de raser leurs clients sont devenus monnaie courante. Islamabad semblait jusque-là épargnée. Mais les provocations des maulanas de la mosquée Rouge et leurs appels à la «répression du vice» commencent à inquiéter les habitants.