Deux Egypte s’affrontent au Conseil des droits de l’homme

Genève Timides critiques internationales contre le régime égyptien

Les partisans et les critiques du président égyptien Al-Sissi ont failli en venir aux mains. «Nous avons dû les séparer. Il y avait une telle rage qu’ils revenaient sans cesse à la charge. Si nous n’avions pas été là, ils auraient empoigné des chaises et démoli la salle», témoigne un journaliste. «Nous avons effectivement dû appeler la police pour calmer les esprits», confirme Guy Mettan, le directeur du Club suisse de la presse. La scène se déroulait lundi soir, à Genève, avant une réunion cruciale pour l’image de l’Egypte.

Pour la première fois depuis le retour des militaires au pouvoir, l’Egypte s’expliquait mercredi devant le Conseil des droits de l’homme. Les deux camps avaient mobilisé leurs troupes pour profiter de la caisse de résonance genevoise. Pour les uns, l’Egypte est sur la bonne voie malgré le «terrorisme» islamiste. Pour les autres, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi perpétue la longue histoire de la dictature égyptienne.

«Deux révolutions»

«La volonté du peuple égyptien a posé les fondations d’un nouvel Etat basé sur la citoyenneté, l’égalité et la démocratie», a lancé Ibrahim el-Heneidi, le ministre de la Justice de transition et des affaires parlementaires, à la tribune de l’ONU. Il a mis en avant l’adoption d’une nouvelle Constitution par 98% des suffrages, progressiste à bien des égards, ainsi que l’élection d’Abdel Fattah al-Sissi par un score à peine moindre.

Depuis que l’Egypte a comparu à Genève il y a quatre ans, le pays a connu «deux révolutions populaires», a-t-il continué. Mettant sur le même plan la chute de Hosni Moubarak en janvier 2011 et celle de son successeur, l’islamiste Mohamed Morsi, premier président élu de l’histoire égyptienne renversé par un coup d’Etat militaire en juillet 2013.

Les «événements» qui ont suivi «la révolution du 30 juin 2013», référence aux immenses manifestations qui ont justifié le dépôt du président Morsi, ont été sanglants. Un millier de manifestants appartenant aux Frères musulmans ont été tués en août. Les membres de la confrérie ont été pourchassés et emprisonnés par milliers.

De cela, Ibrahim el-Heneidi n’a dit mot. Mais il a annoncé qu’une commission d’enquête, présidée par un «juge international», venait de rendre ses conclusions aux autorités, sans préciser que le magistrat, Fouad Riad, est Egyptien. Nul ne sait quand ce rapport sera rendu public et s’il donnera lieu à des suites judiciaires. Aucun policier ou soldat n’a été inquiété pour le bain de sang de l’été 2013.

Dans la salle du Conseil des droits de l’homme, point d’esclandre. Lors de l’Examen périodique universel, auquel chaque pays est astreint, seuls les Etats ont voix au chapitre. Les diplomates avaient une minute chrono pour formuler critiques et recommandations. A de rares exceptions près, comme les Etats-Unis ou la Turquie, le ton était plutôt conciliant, bien moins virulent qu’à l’égard de l’Iran, qui passait son oral vendredi dernier.

Les ONG internationales, telles que Human Rights Watch ou la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, se sont dites «déçues». Mais elles ont estimé que l’exercice n’était qu’un début et que le Conseil des droits de l’homme devrait maintenir la pression sur Le Caire lors de ses prochaines sessions.

«Les dictateurs égyptiens aiment les Constitutions, les parlements et les élections», réagit Maha Azzam, présidente du Conseil révolutionnaire égyptien, l’opposition en exil et qui comprend aussi des islamistes. «L’Egypte aura beau promulguer les meilleures lois, rien ne changera avec les militaires. La justice est aux ordres. Il n’y a qu’à voir comment elle condamne à mort des centaines de personnes en une seule audience.»

Boycott des ONG

Deux visions irréconciliables qui ne permettaient pas la nuance. Rares étaient les ONG égyptiennes indépendantes à avoir fait le déplacement de Genève. «Tous ceux qui sont venus accompagnent la délégation officielle», glisse un activiste, lui aussi en exil. Les intéressés s’en défendent. Ayman Okai, directeur de la fondation Maat, active dans la surveillance des élections, finit par admettre que le principal problème de l’Egypte est le terrorisme, «aussi parce que le gouvernement s’en sert comme d’une excuse pour s’en prendre à des activistes qui n’ont rien à voir avec les islamistes».

A la dernière minute, plusieurs ONG égyptiennes avaient décidé de boycotter la réunion de Genève pour dénoncer l’ultimatum du gouvernement leur demandant de s’enregistrer avant le 10 novembre sous une nouvelle loi «draconienne» contrôlant les associations.