Les deux frères ennemis du Donbass

Ukraine L’un se bat pour Kiev, l’autre pour le rattachement à la Russie. Portraits en miroir

«Bouchouï» combat pour l’unité de l’Ukraine et contre l’envahisseur russe. Le séparatiste «Faria» se bat, lui, contre le fascisme et les mer­cenaires internationaux. Les deux ennemis de cette étrange guerre ont pourtant beaucoup en commun. Tous deux se sont engagés volontairement dans un conflit qui les touche personnellement. Ils sont persuadés de défendre leur patrie. Tous deux sont d’anciens ­dirigeants d’entreprise qui dirigent désormais des combattants. Les deux hommes possèdent un passeport ukrainien, et tuent des Ukrainiens. Ils ont femme et enfants, qu’ils ont placés à l’abri, loin de leur domicile et du conflit. Pour assurer la sécurité de leurs proches, ils ne veulent pas révéler leur identité. Leurs hommes les connaissent sous leur surnom militaire: Bouchouï («coléreux») et Faria (un personnage imaginaire russe).

De très haute taille et svelte, Coléreux, 45 ans, semble mal porter son nom. Posé, souriant et loquace, il détaille sa vie de militaire sous les regards de ses 30 soldats juchés sur des blindés légers, dans le centre de Slaviansk, bastion séparatiste repris le 7 juillet dernier par l’armée ukrainienne. «Ne vous fiez pas aux apparences. Mes hommes savent que j’ai un seuil de tolérance au-delà duquel j’explose. Après quoi, rien ne m’arrête», explique-t-il, faisant rire quelques soldats de son unité de reconnaissance.

«Ce qui me vexe plus que tout, c’est qu’on me traite de fasciste. Cela me dépasse. J’ai fait mon service militaire à l’époque de l’URSS. Avec moi, il y avait des Tchétchènes, des Kirghizes, des Russes. Nous étions tous comme des frères. Aujourd’hui, je ne fais que défendre mon pays contre une invasion étrangère.»

«Bouchouï» ne nie pas qu’une partie de ses adversaires sont des habitants locaux. «Ils sont mani­pulés par la télévision russe.» Il ­insiste sur le fait que ses ennemis sont des soldats professionnels russes. «Ceux qu’on voit le jour, ce sont des locaux qui ne savent pas se battre. La nuit, ce sont des soldats surentraînés qui nous infligent de grosses pertes.» Coléreux a sa petite idée sur les tenants et les aboutissants du conflit: «La Russie a besoin d’envoyer ses hommes vers des théâtres d’opération pour qu’ils soient formés au combat. Le Donbass est idéal pour cela: un ­territoire proche, avec un intérêt géostratégique. C’est parfait pour l’armée russe.»

Un tas d’ennemis

A l’inverse, «Faria», un petit homme rondouillard aux cheveux roux et aux gestes vifs, affirme se battre contre un tas d’ennemis: «Ces fascistes d’Ukrainiens, les oligarques, les Etats-Unis, et tous les mercenaires qu’ils nous envoient, des nègres et des Polonais.» Agé de 51 ans, il dirige une petite unité d’artillerie qui a combattu plusieurs semaines à Slaviansk, avant de se replier à Donetsk, où il a pris ses quartiers dans la mine n°421. «J’ai perdu six hommes lorsqu’un obus de mortier nous est tombé dessus. Ils ont été tués net et moi j’en ai miraculeusement réchappé», dit-il en embrassant une croix orthodoxe passée autour de son cou. «Dieu m’a épargné parce qu’il a des plans importants pour moi», annonce-t-il en embrassant de nouveau sa croix. De caractère impulsif, il explique d’une voix très forte être «excédé par l’Etat ukrainien, qui nous a volés pendant ses vingt-quatre ans d’existence.» Ce propriétaire d’une petite entreprise de transport routier regrette amèrement la fin de l’URSS. «Au­jourd’hui, on crache sur les communistes mais, à l’époque, on avait tout: sécurité sociale, soins de santé et éducation gratuits.» Faria dit avoir été contraint de vendre ses camions à cause de la corruption. Aujourd’hui, il veut que le Donbass rejoigne la Russie. «Le Donbass a toujours été russe», insiste-t-il, en dépit de l’histoire. «J’ai totalement confiance en notre chef [Igor] Strelkov [chef des forces armées séparatistes]. Nous allons triompher car Dieu est avec nous!»

Deux avions de chasse ukrainiens ont été abattus mercredi dans l’est de l’Ukraine par les séparatistes pro-russes, a annoncé un porte-parole de Kiev. (AFP)