Jeudi soir, Ivo Pukanic, l'un des journalistes les plus influents de Croatie a été tué dans un attentat à la voiture piégée. Ce meurtre intervient moins de trois semaines après celui de la fille d'un célèbre avocat. Alors que la panique gagne le pays, le premier ministre promet un durcissement de la lutte contre le crime organisé, mais sans annoncer de mesures concrètes.

Ivo Pukanic, fondateur et propriétaire de l'hebdomadaire indépendant Nacional a été tué avec l'un de ses collaborateurs, Niko Franic, dans l'explosion de sa voiture, garée dans un parking de la rue Palmoticeva, en plein centre de Zagreb. L'explosion, commandée à distance, s'est produite vers 18h20.

Le premier ministre Ivo Sanader a aussitôt parlé d'un «acte terroriste», en promettant qu'il ne laisserait pas «Zagreb devenir Beyrouth». Vendredi, le Conseil national de sécurité, réuni en urgence, a annoncé un renforcement des mesures de protection de l'ordre public, mais sans prendre de décisions concrètes, et en écartant la possibilité de proclamer l'état d'urgence. La loi spéciale anti-mafia, promise début octobre par le premier ministre se fait toujours attendre.

Parallèle avec la Serbie

L'opposition réclame sa démission, tandis que certaines voix évoquent la formation d'un gouvernement d'union nationale pour faire face à la crise. Pour sa part, la presse de vendredi matin dénonçait, presque unanime, l'incapacité de tous les gouvernements successifs à lutter efficacement contre le crime organisé. Certains éditorialistes croates font le parallèle avec la situation que la Serbie a connue lors de l'assassinat de son premier ministre Zoran Djindjic, en mars 2003, réclamant une mise à plat des collusions entre milieux politiques, milieux criminels et services de police et de renseignement.

Tout au long de sa carrière, Ivo Pukanic avait multiplié les «coups» retentissants. En 2003, il avait publié une interview du général Ante Gotovina, alors en fuite et recherché par le Tribunal pénal international; et en 2001, une fracassante enquête sur les trafics de cigarettes entre le Monténégro et la Serbie, mettant nommément en cause les dirigeants des deux pays, ainsi que l'homme d'affaires serbe Stanko Subotic Cane.

Le journaliste avait donc de nombreux ennemis, mais son meurtre s'inscrit avant tout dans la spirale de règlements de comptes qui a saisi les milieux criminels croates.

II y a quelques semaines, Ivana Hodak, avait également été tuée en plein centre de Zagreb, dans la matinée du lundi 6 octobre. Cette jeune juriste de 26 ans était la fille d'un avocat très connu sur la place de Zagreb, Zvonimir Hodak, qui défend notamment le sulfureux général Zagorec, arrêté le 26 septembre dernier en Autriche et aussitôt extradé en Croatie. Elle était aussi l'amante d'un autre avocat, celui de Hrvoje Petrac, considéré comme le principal chef de la mafia croate, actuellement emprisonné pour son implication dans l'enlèvement du fils du général Zagorec... Hrvoje Petrac était considéré comme le principal soutient financier du journal Nacional, et il entretenait des liens étroits avec les dirigeants du pays, notamment le président de la République Stipe Mesic.

La dérive actuelle pourrait compromettre l'adhésion européenne de la Croatie. Alors que le pays espère achever ses négociations d'adhésion à l'Union dès la fin de l'année 2009, Bruxelles pointe depuis longtemps les réformes insuffisantes de la justice et de la police, et un rapport d'étape de la Commission européenne doit être rendu public dans les prochaines semaines. «C'est un énorme pas en arrière, et il va bien falloir que le premier ministre s'occupe des gros poissons», a prévenu Hannes Swoboda, rapporteur du Parlement européen pour la Croatie.