Le Hamas palestinien sera-t-il le premier à payer le prix de la dispute entre les pays du Golfe et le Qatar? Alors que le mouvement islamiste fête le dixième anniversaire de sa prise de pouvoir, Gaza paraît, une fois de plus, au bord du précipice. A l’unisson, les Israéliens et l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas sont décidés à mettre à genoux les deux millions d’habitants de la frange de terre palestinienne. L’occasion est en or: le Hamas pourrait bien perdre aujourd’hui l’appui du Qatar, le pays qui s’est montré le plus engagé ces dernières années en faveur de Gaza.

Engagée depuis trois mois, l’épreuve de force entre le président Mahmoud Abbas et le Hamas a déjà placé Gaza au bord du chaos. Exigeant des islamistes qu’ils entrent dans le rang, le président de Ramallah avait décidé de réduire de moitié le salaire des fonctionnaires de Gaza (quelque 70 000 personnes, qui font vivre en grande partie la frange palestinienne), mais aussi de ne plus financer les installations de santé, de réduire les livraisons de médicaments et de cesser de payer en partie l’électricité consommée par les Gazaouis.

Depuis lors, les habitants de Gaza ne peuvent compter sur l’électricité que moins de quatre heures par jour. Alors que la température dépasse allègrement les 30 degrés, tout stock de nourriture est impossible. Les stations de traitement de l’eau cahotent, et des millions de litres d’eaux usées se déversent dans la nature. Les stations de dessalinisation d’eau ne fonctionnent plus, l’eau potable manque, l’économie tourne au ralenti, voire plus du tout, dans un environnement où plus de 40% de la population est au chômage. Les hôpitaux, eux, ne parviennent plus à assurer certains traitements: il y a quelques jours, à Genève, l’OMS lançait un cri d’alarme, signalant que la vie de milliers de personnes était directement menacée.

Manifestation autorisée dans le nord du territoire

Mais ce n’était pas encore assez pour Mahmoud Abbas, qui accuse le Hamas de se servir de l’argent versé par l’Autorité palestinienne pour consolider son emprise plutôt que de subvenir aux besoins de la population. La semaine dernière, Abbas a demandé aux Israéliens de serrer encore la vis et de réduire d’un tiers l’approvisionnement en électricité. Israël a promis de s’exécuter. A travers dix lignes à haute tension, c’est la compagnie Israel Electric Corporation qui fournit l’essentiel de l’électricité à Gaza, contre une facture mensuelle d’environ 11 millions de francs suisses.

Cette collaboration entre «l’occupant israélien» et un Mahmoud Abbas «irresponsable et immoral» a conduit le Hamas à prédire une «catastrophe» imminente. «Contrairement à son habitude, le Hamas commence déjà à autoriser des manifestations dans le nord de Gaza, soit à proximité des Israéliens, note une source diplomatique. Tout porte à croire qu’il pourrait très vite tenter de soulager la pression en s’en prenant d’une manière ou d’une autre à Israël. Le risque d’une spirale est très grand.»

Contexte géopolitique tendu

Quelle mouche a piqué Mahmoud Abbas, qui se montre ainsi prêt à s’aliéner une partie de la population palestinienne? Ce durcissement coïncide avec les rencontres entre le président palestinien et le nouveau chef de la Maison-Blanche, Donald Trump, dominées par la guerre contre le terrorisme islamiste. S’ajoute, dans la foulée, la lutte lancée par les monarchies du Golfe contre un Qatar accusé, lui aussi, de «soutenir le terrorisme». Désormais, la ligne de partage fracture en deux le camp palestinien. Au point qu’il risque l’éclatement.

«Le Qatar a joué un rôle important dans la reconstruction de Gaza après la dernière opération israélienne, mais il s’est montré plutôt réservé dans son appui au Hamas. D’ailleurs, fidèle à sa stratégie de diversification, Doha finance aussi l’Autorité palestinienne à Ramallah», explique la même source.

Aujourd’hui, pourtant, l’heure n’est plus à ces finesses. Après s’être dissocié de son ancien allié, la Syrie, et face à un émirat du Qatar fragilisé, le Hamas sera sans doute forcé de se rapprocher de son meilleur ennemi, l’Egypte, qui participe activement aux côtés d’Israël au blocus de Gaza, notamment en maintenant fermé depuis des mois le point de passage de Rafah.

Un sort comparable à ceux de Mossoul ou Raqqa

Du côté israélien, le gouvernement se montre ravi de figurer aux côtés de cet axe façonné par la Maison-Blanche, et de pouvoir par la même occasion enfoncer un coin supplémentaire dans le camp palestinien. «Nous répondrons à toute provocation (du Hamas) avec tous nos moyens», a tonné le ministre de la Défense Avigdor Liberman en promettant, s’il le fallait, un sort comparable à ceux de Mossoul ou Raqqa, les deux places fortes assiégées de l’organisation de l’État islamique en Irak et en Syrie. Un discours guerrier qui a tôt fait de transformer en autant d’agents islamistes les deux millions de prisonniers de Gaza.