Le 28 novembre dernier, les Ivoiriens glissaient un bulletin dans l’urne en pensant mettre un point final à une décennie de crises politiques et de violences. Deux mois jour pour jour après, ces électeurs restent les otages d’un imbroglio politique devenu presque «inextricable», de l’avis d’un observateur.

Cette crise, qui voit chacun de ses deux protagonistes, Laurent Gbagbo, le président autoproclamé, et son opposant Alassane Ouattara, le candidat adoubé par la communauté internationale, camper sur des positions irréconciliables, sera, avec la Tunisie, le thème le plus brûlant à l’agenda du 16e sommet des chefs d’Etat de l’Union africaine (UA) réunis, à compter de dimanche, à Addis-Abeba (Ethiopie). «Des décisions majeures vont être prises au cours de ce sommet», a promis Jean Ping, le président de la Commission de l’organisation panafricaine. «La résolution risque bien d’être insipide», regrette l’observateur.

Car, si le continent s’est précipité dès le lendemain de l’élection au chevet de la Côte d’Ivoire, condamnant avec une rare unanimité l’obstination farouche de Laurent Gbag­bo, des brèches sont apparues dans le front africain à mesure que les médiations manquées et des menaces inopérantes se multipliaient. Si le Nigeria, qui préside la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), a saisi le Conseil de sécurité de l’ONU pour requérir une intervention armée, Laurent Gbagbo est ouvertement soutenu par l’Angola. Plus ambigus, le Sud-Africain Jacob Zuma voudrait une solution «autre que de demander à l’un des deux chefs de partir» tandis que l’Ougandais Yoweri Museveni suggère un recomptage des voix.

«Un recomptage aurait été utile s’il avait eu lieu plus tôt. Qui aujourd’hui est encore neutre?» lâche Peter Pham, vice-président du National Committee on American Foreign Policy, un groupe de réflexion new-yorkais. «Recompter, ce serait oublier qu’il ne s’agit pas d’un contentieux électoral. Mais d’un coup d’Etat électoral», balaie Rinaldo Depagne, chercheur à l’International Crisis Group (ICG). Mardi, les observateurs de l’Union européenne ont validé leur rapport définitif, qui donne 400 000 voix d’avance à Alassane Ouattara.

«Les deux côtés sont dans un état de plus en plus désespéré», commente Peter Pham. Privé de mobilité, impuissant à faire valoir ses droits, Alassane Ouattara a multiplié les déclarations, prônant tour à tour la grève générale, la force et l’arrêt des exportations de cacao (lire ci-dessous). «Il n’a pas de ligne constante. Mais, à part parler, il peut faire quoi? commente l’observateur. Il est coincé, sa légitimité et le soutien de la communauté internationale sont ses seules forces.»

Ces forces pèsent peu face à la détermination de Laurent Gbagbo, qui conserve le soutien du commandement de l’armée. Pour l’heure, il continue de se démener furieusement contre les mesures de représailles économiques et financières qui s’abattent sur son camp. Le week-end passé, un de ses proches, le gouverneur ivoirien de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (Bcéao) a été poussé à la démission par les chefs d’Etat africains. En réaction, Laurent Gbagbo ordonnait mercredi la «réquisition» des agences ivoiriennes de la Bcéao et de leur personnel pour «assurer les services ordinaires» de ces établissements. On a appris jeudi que, «pour des raisons de sécurité nationale», il avait aussi réquisitionné le centre de contrôle de la Compagnie ivoirienne d’électricité à Abidjan. «Plus le temps passe, et plus il aura de mal pour faire face au paiement des salaires des fonctionnaires. Et, lorsqu’il sera à court d’argent, il finira par quitter le pouvoir. Dans un mois, dans six mois, nul ne peut le dire», pronostique Peter Pham.

En attendant, la communauté occidentale, qui finance à hauteur de 40 millions de dollars par mois la mission de maintien de la paix en Côte d’Ivoire (Onuci), «ne lâchera pas Ouattara, assure notre observateur. Ne serait-ce que pour la valeur de l’exemple.» L’année s’annonce en effet tendue en Afrique: 19 élections présidentielles doivent avoir lieu. D’après les Nations unies, les violences qui ont suivi le scrutin ivoirien ont déjà fait 260 morts.