Présidentielle

A deux semaines du premier tour, la France électorale est disloquée

Comment voteront les 44,6 millions de Français convoqués aux urnes le 23 avril? Alors que la campagne officielle s’ouvre ce lundi, les incertitudes demeurent et les sondages pourraient être démentis

Objectif: faire mentir les sondages. En meeting respectivement à Paris et à Marseille dimanche, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon ont, tous deux, réaffirmé que «tout reste possible» durant les deux semaines avant le premier tour de la présidentielle française, le 23 avril.

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Stratégie offensive

Le premier, crédité de 18 à 21% dans les sondages, a de nouveau dénoncé devant 20 000 personnes réunies porte de Versailles, à Paris, les «ralliés hétéroclites qui seront dupés par Emmanuel Macron quand l’équipage socialiste refera surface». Le second, désormais fort d’une nette avance sur le socialiste Benoît Hamon (13 à 15% contre 8 à 10%), a asséné devant plus de 50 000 personnes sur la Canebière, à Marseille, que «la victoire est à portée d’efforts». Une même stratégie offensive, destinée à démontrer que le duo de tête des enquêtes d’opinion composé de Macron et Le Pen (23 à 25% chacun) peut encore vaciller. Jusqu’au 7 mai prochain, date du second tour, la bataille électorale va changer de nature.

Début de la campagne «officielle» oblige, l’égalité des temps de parole audiovisuels devient la règle. L’affichage public démarre dans toutes les communes de l’Hexagone. Les programmes et les professions de foi des candidats seront envoyés aux 44,6 millions d’électeurs. Oubliée, par ailleurs, une nouvelle confrontation télévisée à onze, entre «petits» et «grands», comme ce fut le cas le 4 avril. Le second débat télévisé proposé avant le premier tour, le 20 avril, a été annulé. L’ultime confrontation télévisuelle aura donc lieu entre les finalistes

Franchir la précieuse barre des 5%

Onze candidats, on le sait, sont en lice pour l’Elysée, dont deux pour l’extrême gauche trotskiste (Nathalie Arthaud et Philippe Poutou), propulsés aux avant-postes de la contestation lors du dernier débat télévisé. A leurs côtés, quatre autres «petits candidats» (Jean Lassalle, François Asselineau, Jacques Cheminade et Nicolas Dupont-Aignan) rêvent de franchir la barre des 5% qui leur permettrait, entre autres, d’obtenir le remboursement complet de leurs frais de campagne, en sus de l’enveloppe de 180 000 euros environ accordée à tous les concurrents.

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Le mieux placé pour espérer rebattre les cartes du premier tour est le souverainiste Dupont-Aignan, qui mise sur les déçus du fillonisme (1,79% en 2012 et jusqu’à 3,5% dans les sondages). Difficile, en revanche, d’imaginer que l’élan de sympathie suscité par les attaques au vitriol de Philippe Poutou contre Fillon et Le Pen sur le plateau de BFM puisse porter le mécanicien des usines Ford vers les 5,5% de la trotskiste historique Arlette Laguiller en 2002.

Des citoyens intéressés, indécis et divisés

Du côté des électeurs – conviés, ensuite, à élire leurs députés les 11 et 18 juin prochains –, les enquêtes d’opinion dressent un portrait en trois mots: intéressés par la politique, indécis et fort clivés en fonction des tranches d’âge et des régions.

Intéressés? Oui, pour 79% des Français, selon un sondage récent Sopra Steria. Un chiffre dans les clous de la présidentielle 2012, pour laquelle la participation avait été de 70,54% au premier tour, et de près de 80,35% au second tour. Indécis? Très nettement, puisque, selon une enquête de la Fondation Jean Jaurès et du Monde du 5 avril, près de 35% des électeurs interrogés ne sont pas «certains» d’aller voter et affirment n’avoir pas «arrêté leur choix», proportion qui grimpe à plus de 50% chez les moins de 35 ans. Sans grande surprise, les plus «sûrs» de leur vote se trouvent chez les partisans de Marine Le Pen (82%) et François Fillon (75%). Suivent Emmanuel Macron (65% de convaincus), Jean-Luc Mélenchon (62%) et Benoît Hamon (52%).

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Quid, enfin, de la géographie et de la démographie électorales? Sur ce point, les sondages confirment grosso modo le paysage des régionales de décembre 2015, à l’issue desquelles le FN avait confirmé sa position de premier parti de France en totalisant 27,73% des voix, sans remporter toutefois une seule région. Comme en 2015, la façade atlantique, les régions dotées de grandes métropoles (Ile-de-France, Rhône-Alpes, Aquitaine avec Bordeaux et Toulouse) et le Massif central restent les terres les plus rétives au Front national, qui s’est en revanche enraciné sur la façade méditerranéenne, dans l’Est et dans le Nord. Tandis que le vote de classe, lui, s’est consolidé. En moyenne, 40% des ouvriers et 36% des employés disent vouloir voter pour le FN, qui confirme en outre sa percée chez les 5 millions de fonctionnaires français – entre 25 et 30% d’opinions favorables.

Une France divisée en quatre blocs

Passée au scanner des enquêtes d’opinion, la France de 2017 est désormais divisée, non pas en deux, mais en quatre blocs politiques: le Front national, la droite «républicaine», un marais centriste et une gauche de plus en plus radicale. La dynamique sociale-démocrate qui avait permis à François Hollande de l’emporter en 2012 est morte, comme l’a prouvé le ralliement de l’ancien premier ministre Manuel Valls à Emmanuel Macron le 29 mars.

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Plus important encore: une finale Macron-Le Pen signifierait la défaite cinglante des deux formations politiques qui ont gouverné la France depuis 1981: le Parti socialiste et le parti gaulliste (aujourd’hui Les Républicains, ex-UMP, ex-RPR).

Recomposition du paysage politique

La différence de taille avec l’élection présidentielle de 2012 est l’apparente évaporation du «vote utile» à gauche. Il y a cinq ans, François Hollande avait, au nom de l’antisarkozysme, rallié dès le premier tour une bonne partie des électeurs mélenchonistes (le candidat avait fini à 11,1%, contre 17,9% pour Marine Le Pen). Ce qu’Emmanuel Macron ne pourra jamais obtenir, vu son profil «ni droite ni gauche». Autre énorme différence: la consolidation de la présence de Marine Le Pen au second tour dans tous les sondages. Cela alors que le vote d’extrême droite est souvent sous-estimé.

L’élimination au premier tour de la candidate du FN paraît par conséquent très improbable, et sa capacité – même si elle perd en finale, comme la plupart des études le montrent – à obtenir un groupe parlementaire conséquent n’est plus mise en cause. En l’absence du chef de l’Etat sortant, le seul à avoir de lui-même renoncé à se représenter sous la Ve République, cette présidentielle semble donc parée pour provoquer une recomposition majeure du paysage politique hexagonal.

Notre dossier: La France en campagne

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