Commentaire Une affaire de fierté et de gros sous

C’est une histoire de fierté retrouvée, celle d’un pays qui célèbre son retour dans la cour des grands. La ferveur nationaliste qui accompagne l’inauguration du second canal de Suez est, pour nombre d’Egyptiens, l’occasion de moissonner à l’envi les souvenirs du passé. La création du premier canal remonte à 1869. Un travail de titan «auquel participèrent un million de personnes, et durant lequel plus de 100 000 laissèrent leur vie», rappelle l’amiral Mohab Mamish.

Cette nouvelle voie de navigation est immédiatement bénie de tous: elle permet d’abréger de 8000 kilomètres le trajet des navires entre Londres et Bombay (Inde), en évitant le contournement du continent africain. «Le progrès unit les peuples», peut-on lire sur la photo d’une vieille tapisserie qui décore aujourd’hui les salons du Club du Canal

A l’époque, le nouveau passage déclenche un rapide développement industriel et urbain. Trois villes sortent du désert : Port-Saïd sur la Méditerranée, Suez sur la mer Rouge et Ismaïlia entre les deux. Pour son inauguration, le khédive Ismaïl Pacha a mis les bouchées doubles: plus de 1000 invitations lancées à l’intention des têtes couronnées, des membres influents de l’intelligentsia, du monde des arts et des lettres. Mélomane, il fait construire la même année le premier opéra du Caire pour impressionner ses hôtes.

Côté finances, le premier canal, conçu par le Français Ferdinand de Lesseps, est d’abord détenu à hauteur de 52% par des investisseurs de l’Hexagone et à 44% par l’Egypte. Inquiète de l’influence bleu-blanc-rouge sur cet axe stratégique, l’Angleterre – qui entre-temps obtient la tutelle de l’Egypte – finit par s’octroyer une part très importante de la voie d’eau. Mais le nationalisme égyptien n’a pas dit son dernier mot. En 1956, peu après la proclamation de la république, le président Gamal Abdel Nasser nationalise la compagnie du canal de Suez. L’Angleterre, la France et Israël lancent alors l’opération dite «Mousquetaire» pour en reprendre le contrôle. Mais l’ONU pond une résolution en faveur de la légitimité égyptienne. A la faveur de l’incident, Nasser va voir sa popularité s’accroître considérablement dans le monde arabe. Deux ans plus tard, ses discours pour une union panarabe vont déboucher sur la création de la République arabe unie avec la Syrie.

Nouveau rebondissement en 1967, lors de la guerre des Six-Jours: l’armée israélienne occupe le Sinaï jusqu’aux rives du canal. Le passage maritime devient alors une sorte de frontière avec l’Egypte, et le restera jusqu’au retrait israélien en 1982, après le traité de paix entre Le Caire et Israël trois ans plus tôt. Aujourd’hui, l’ouvrage est la propriété de l’Autorité du canal de Suez et ses revenus représentent la troisième source de devises du pays: environ 5 milliards de dollars par an, soit 20% du budget de l’Etat. Un symbole national, mais également un poumon économique.