Deux heures à peine après avoir annoncé sa démission, dimanche soir, Carlos Mesa a pris un bain de popularité depuis le balcon du palais présidentiel. Le chef de l'Etat bolivien, décidé à partir suite aux manifestations et au blocus de son opposition indienne de gauche, venait de présenter sa décision – qui doit encore être acceptée par les députés – dans un discours télévisé qui a surpris tous ses concitoyens. Très vite, malgré l'heure tardive, des centaines de ses partisans venaient entourer le siège du gouvernement dans le centre historique de La Paz. «Merci pour votre appui, j'espère que votre souhait silencieux sera entendu», a-t-il lancé, en agitant un drapeau bolivien devant les quelques centaines de sympathisants. Symbolique de la division du pays autour d'un président toujours crédité de 60% d'opinions favorables, leur slogan s'est répété dans plusieurs grandes villes du pays enclavé dans les Andes: «Mesa, nous t'aimons, le peuple est avec toi.»

Mais, à quelques kilomètres du palais, sur les hauteurs de l'immense banlieue misérable d'El Alto, d'autres manifestants continuaient leur mobilisation pour bloquer les principaux accès à la capitale. Les habitants exigent depuis des mois le retrait d'un contrat de privatisation de l'eau potable, accordé à une filiale du Français Suez-Lyonnaise des Eaux. Les dirigeants locaux, engagés dans un jeûne de protestation, demandent la nationalisation de l'eau et accusent la multinationale de pratiquer des tarifs élevés sans étendre en retour le réseau de distribution.

Les organisations de quartier d'El Alto, avec plus de 700 000 des 9 millions de Boliviens, ont déjà fait preuve de leur détermination en octobre 2003, quand des manifestations réprimées dans le sang avaient abouti au départ du prédécesseur de Carlos Mesa. Après 56 morts et l'extension de la mobilisation à tout le pays, le néo-libéral Gonzalo Sánchez de Losada, accusé de brader les réserves d'hydrocarbures du pays, avait pris la fuite pour Miami. Depuis, son ancien vice-président, Carlos Mesa, conservateur, louvoie pour tenter de désamorcer les deux conflits sociaux qui se présentent chaque jour dans le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud. «Bien souvent, il ne peut que repousser leur dénouement, pas les régler», constate le politologue local Juan Ramon Quintana.

A El Alto, Carlos Mesa a, par exemple, promis la révision du contrat avec la filiale privée mais refuse «l'expulsion définitive» demandée par les organisations locales, par peur d'amendes internationales. «Je ne donnerai pas un coup de pied aux fesses» à l'entreprise, a-t-il répété dimanche soir, dans un de ses discours les plus tranchés.

Le chef de l'Etat, visiblement affecté, s'en est aussi pris des dizaines de fois à «l'honorable député Evo Morales», dirigeant indien dont les sympathisants bloquent les principaux axes routiers du pays. Unis au sein du Movimiento al socialismo (MAS), ils demandent la nationalisation des réserves de gaz, deuxièmes du continent et première ressource du pays. Sur la base d'un référendum approuvé en juillet dernier, Evo Morales exige aujourd'hui l'approbation d'une loi qui porte de 18 à 50% les redevances versées par les multinationales sur l'extraction d'hydrocarbures. «Infaisable», répond le président. Dans sa lettre de démission, remise lundi peu avant midi aux parlementaires, il accuse Evo Morales et les dirigeants d'El Alto de vouloir «étrangler le pays». «Maintenant, nous découvrons le vrai Carlos Mesa, a réagi le dirigeant du MAS. Défenseur des privatisations et des multinationales, pas du peuple bolivien.»

Dimanche matin, Evo Morales s'était réuni avec d'autres organisations sociales pour articuler les différents éléments du blocus routier et obliger à convoquer une assemblée constituante, promesse de Carlos Mesa à son arrivée au pouvoir. Les Indiens, qui représentent plus de 60% de la population, espèrent élargir leur poids politique dans une nouvelle Constitution, mais l'élite économique de l'est du pays, séparatiste, a freiné jusqu'ici la proposition. La démission surprise du président, attaqué sur tous ses flancs, n'aurait pas entamé la volonté des manifestants: les barrages continuaient, lundi midi, sur les principaux axes du pays.

Sauf nouvelle surprise, le parlement doit décider cet après-midi s'il accepte la démission. L'éclatement des partis politiques, y compris du MAS, pourrait pousser les députés à confirmer le mandat du président pour éviter de dangereuses élections anticipées. «Mais ce serait une victoire à la Pyrrhus pour Carlos Mesa, avertit l'analyste Quintana. Encore une fois, la crise ne serait pas résolue.»