Toute en retenue, la cérémonie était dense, et d'une immense tristesse. Comme la veille d'autres villes d'Israël, la partie juive de Jérusalem était en deuil. Vendredi avait lieu l'enterrement de l'un des huit jeunes soldats et civils fauchés mercredi par l'autobus que conduisait un Palestinien. Dans le cimetière militaire du Mont Herzl, les chants sont poignants, les pins verdoyants, les amandiers en fleur. Mais, dans la foule nombreuse où se mêlent laïcs et croyants, jeunes et vieux, civils et militaires en pleurs, c'est surtout ces phrases qui résonnent longtemps, lancées par le maire Likoud, Ehud Olmert: «Julie aurait pu rester vivre en France. Mais elle est venue en Israël et est morte sur le champ de bataille. Désormais la guerre se trouve à chaque coin de rue.» Israël est en guerre, d'un coin à l'autre de son territoire, en pensée beaucoup plus encore que dans les faits.

Rassemblés, les Israéliens ne le sont pas seulement autour de leurs morts (plus de soixante depuis le début de l'Intifada). Selon un sondage, ils plébiscitent ainsi à 85% la formation d'un gouvernement d'union nationale, qu'ils voient comme le meilleur moyen de défendre leur pays face à l'insurrection palestinienne et aux attentats. Deux hommes ont parfaitement compris ce sentiment national: Ariel Sharon et son prédécesseur, Ehud Barak. Tous deux se sont mis d'accord jeudi pour constituer le noyau de ce futur gouvernement, le premier en tant que premier ministre, le second comme ministre de la Défense, poste qu'il occupe déjà à présent.

Unanimement considérée comme une pure manœuvre politique, sa décision a valu à Ehud Barak une volée de bois vert. «J'ai honte d'avoir voté pour un homme dont la parole n'est pas une parole et dont le déni de lui-même dépeint la gauche israélienne en des couleurs de cynisme et d'appétit du pouvoir», écrit en première page l'éditorialiste du plus fort tirage israélien, le Yedioth Ahronoth.

Barak en «garde du corps»

Quelques heures après son désastre électoral, le travailliste avait annoncé qu'il abandonnerait tout poste politique. Peu après, il commençait les négociations avec son successeur, au grand dam des autres barons de son parti qui ont tout tenté pour l'en empêcher. Au cours de la campagne électorale, Ehud Barak a décrit son rival comme un homme qui portait une lourde responsabilité dans les trois plus gros tourments de l'Etat hébreu: le retrait du Liban, les colonies juives dans les territoires et l'actuelle Intifada.

Pour le faucon Ariel Sharon, c'est une affaire en or. Alors que, sans les travaillistes, son gouvernement n'aurait sans doute pas pu résister plus que quelques semaines, le voilà en plus protégé par celui que les Israéliens ont qualifié de «garde du corps»: un Barak qui devra immanquablement continuer à faire usage de la manière forte si la situation s'envenime encore dans les territoires palestiniens.

Mais la victoire d'Ariel Sharon ne s'arrête pas là. Car un autre travailliste prestigieux, Shimon Peres, a lui aussi décidé d'intégrer ce gouvernement d'union nationale. Le Prix Nobel de la paix voit là sa chance ultime d'influencer le «processus de paix». Il héritera des Affaires étrangères et sera, en quelque sorte, le visage international de ce gouvernement.

Les choses, au sein de la classe politique, ne sont jamais aussi simples qu'elles le paraissent: Shimon Peres, en effet, est bien plus proche d'Ariel Sharon que d'un… Ehud Barak qui ne l'a pas laissé participer à la course des élections. Face à deux travaillistes qui s'annuleront l'un l'autre (la gauche recevra encore d'autres postes, dont les Finances), Ariel Sharon peut sourire: à la promesse de la longévité, il ajoute une marge de manœuvre qu'il n'aurait jamais pu rêver si importante.

Si l'union nationale se renforce, la gauche israélienne n'a jamais paru autant en pièces. Le ministre actuel de la Justice, Yossi Beilin, qui, autrefois, appartenait au même camp des «colombes» que Shimon Peres l'a imploré de ne pas «vendre si bon marché son Prix Nobel de la paix à Ariel Sharon». Si les travaillistes ne s'érigent pas en «opposition combative», dit-il encore, le parti sera tenu responsable de «la guerre sanglante qui va être causée par le gouvernement Sharon».

Ces grouillements politiques que recouvre la quête de l'union nationale ne sont pas terminés, puisque d'autres petits partis ultranationalistes ou religieux doivent encore donner leur accord. On estime que le gouvernement alignera une trentaine de sièges, plus de trois fois le nombre de ministres que comptaient les autres exécutifs établis par le passé pour faire face à des crises profondes ou des guerres.