Les curieux qui sont venus assister, lundi après-midi, aux comparutions immédiates des «casseurs» jugés par le Tribunal de Paris sont dans la plupart des cas ressortis perplexes. Car les individus qui sont apparus devant eux, sans être forcément des enfants de chœur, n’étaient pas ceux qui s’en sont pris à l’Arc de triomphe, ont saccagé une école ou mis le feu à des dizaines de voitures. Certains d’entre eux ont même été arrêtés, le 1er décembre, avant d’avoir eu le temps de revêtir le fameux gilet jaune.

Venu de Toulon

C’est en tout cas ce qu’a expliqué Ryad, 42 ans, artisan maçon, venu de Toulon pour manifester son «mécontentement». Il descendait de la voiture de son cousin et enfilait un plastron de motard (il avait aussi des genouillères et un casque de moto, bien que venu en train) quand les policiers lui sont tombés dessus. Certes, remarque la présidente de la 23e Chambre correctionnelle, Isabelle Prévost-Desprez, il s’agit d’un «équipement atypique, genre tortue Ninja» pour quelqu’un qui affirme avoir voulu manifester pacifiquement et qui semblait plutôt «décidé à en découdre».

«J’étais là au mauvais endroit au mauvais moment»

On avait noté, lors de sa garde à vue, qu’il était en possession d’un marteau. En fait, celui-ci était dans le coffre de la voiture et l’accusation a été incapable de dire à qui il appartenait. Hélas pour Ryad, son casier judiciaire est déjà bien rempli, notamment avec une peine de prison ferme pour faits de violence, effectuée via un bracelet électronique. «J’étais là au mauvais endroit au mauvais moment», plaide-t-il. Vous étiez quand même venu de Toulon, lui répond la présidente. Jugement: 4 mois de prison avec sursis et 8 mois d’interdiction de séjour à Paris.

Steven, 32 ans, habitant de la Nièvre, a été arrêté alors qu’il venait de ramasser un casque de vélo à proximité d’un magasin Decathlon. «C’était pour me protéger, ça balançait de partout, c’était la guerre», dit-il. Ouvrier maçon dans l’entreprise de son père, il gagne 1170 euros par mois et parle de ses galères de fin de mois. Des condamnations antérieures pour vol de voiture ne plaident pas en sa faveur: 3 mois de prison avec sursis.

Cinq trentenaires «pacifistes»

Plus instructif est l’exemple de cinq trentenaires de l’Essonne, en grande banlieue parisienne. Ils sont venus ensemble en voiture pour manifester leur «mécontentement». Ils racontent avoir été interpellés alors qu’ils s’apprêtaient à payer le stationnement. C’est tout juste s’ils savaient que des incidents avaient commencé dans les rues de Paris. Pas de chance pour eux, on a trouvé sur eux des pétards et des dizaines de «masques à peinture».

C’étaient «des pétards pour enfants, pour mettre de l’ambiance», explique très sérieusement l’un d’entre eux. «Comme au 14 Juillet», dit un autre. Isabelle Prévost-Desprez, qui parle cash, leur rétorque: «De l’ambiance il y en avait. Vous auriez été minus avec vos pétards!» Ils jurent qu’«en aucun cas» ils n’auraient balancé les pétards sur les CRS. L’un d’eux est même fils de policier. Quant aux masques, dont ils avaient fait le plein chez Leroy Merlin, c’était pour… «protéger les personnes âgées» des gaz lacrymogènes.

«Un travail en or»

Ces jeunes adultes bien comme il faut n’ont pas de casier judiciaire, sauf l’un des cinq pour un délit routier. Ils ont fait des études, obtenu Bac Pro ou BEP et trouvé sans passer par la case chômage du travail dans le groupe de technologie Safran, où l’un d’eux reconnaît avoir «un travail en or». Ils sont inspecteur qualité, fraiseur, tourneur. Ils font les 3x8 et gagnent entre 2500 et 3000 euros par mois. Ils ont une famille, des enfants, parfois une pension alimentaire à payer. Ils parlent du prix des loyers, des impôts locaux, du crédit pour acheter la voiture, des fins de mois difficiles. On ne leur connaît aucun engagement politique. Ils répètent qu’ils sont «pacifistes».

Jugement: 8 mois de prison avec sursis pour les deux prévenus qui transportaient les pétards. Trois mois avec sursis pour deux autres. Trois mois ferme pour celui qui avait un casier judiciaire, et qui s’effondre à l’énoncé du jugement. Les cinq sont interdits de séjour à Paris pendant un an.