En promulguant la «National Bison Legacy Act» lundi dernier, le président Barack Obama a fait davantage qu’ériger le bison au rang d’icône nationale officielle aux côtés de l’aigle (bald eagle). Il a apposé sa signature sur une loi adoptée de façon «bipartisane» par le Congrès à une époque où républicains et démocrates sont normalement incapables de coopérer. Il a surtout concrétisé un processus de ce que les Américains appelleraient «soul-searching», une sorte d’examen de conscience. En faisant du bison le premier mammifère du pays, le Congrès et la Maison-Blanche réconcilient d’une certaine manière l’Amérique avec son passé parfois sanglant.

L’effroi de Teddy Roosevelt

Alors que d’Alaska au Nevada en passant par les Appalaches, les bisons avaient longtemps erré par dizaines de millions dans les forêts et grandes plaines des Etats-Unis, ils sont passés très près de l’extinction à la fin du XIXe siècle. La nécessité d’expansion du jeune pays vers l’Ouest en vertu d’une «destinée manifeste» a fortement contribué à décimer le bison. Les colons européens y sont en partie responsables au même titre que le gouvernement américain. En 1873, le ministre de l’Intérieur du président Grant, Columbus Delano, était explicite: «Je ne regretterais vraiment pas la totale disparition du bison de nos plaines de l’Ouest au vu de son effet sur les Indiens.» Décimer le bison, c’était une manière de chasser les tribus indiennes de ces territoires pour les cantonner dans des réserves. Le gouvernement américain encourageait même les massacres en distribuant gratuitement des munitions aux chasseurs. Les touristes pouvaient tirer «leur» bison de la fenêtre du train dans lequel ils voyageaient.

En 1883, Teddy Roosevelt s’était rendu dans les territoires du Dakota pour y chasser le bison. L’effroi que lui procura la visite le transforma. Une première loi fédérale interdisant de tuer le bison est adoptée en 1894. Avec William Hornaday, le fondateur de l’American conservation movement, une organisation de préservation de la nature, Teddy Roosevelt transporte quelques bisons au zoo du Bronx en 1896 pour tenter de sauver l’espèce en la reproduisant. L’entreprise est un succès. En 1913, la Société américaine du Bison dispose de suffisamment de bêtes pour reconstituer un troupeau.

Aujourd’hui, la population de bisons aux Etats-Unis est de près de 500 000, mais la plupart ont été croisés avec du bétail. Les spécimens sauvages sont au nombre de quelque 30 000 dont cinq mille dans le parc national de Yellowstone, le seul endroit où ils ont vécu sans discontinuer. Aujourd’hui, des bisons «génétiquement purs» sont aussi présents dans le Montana.

«Réparation de l’Histoire»

Responsable de la chasse et de la pêche dans la réserve indienne de Fort Peck, Robert Magnan, de père sioux et de mère assiniboine, se confie au Temps: «Le fait que le bison devienne un emblème national officiel me remplit de joie. C’est une sorte de réparation de l’Histoire.» La volonté de redonner à l’animal ses lettres de noblesse est venue d’une coalition de milieux de protection de l’environnement et de la faune, d’éleveurs et de tribus indiennes. Pour Robert Magnan, les bisons qu’il appelle «Tatanka», comme Kevin Costner dans «Danse avec les loups», ont tellement bien pris soin de ses ancêtres en leur fournissant nourriture, habits, outils et objets de culte qu’il est temps de leur rendre justice. Pour la bureaucratique Washington, c’est aussi une manière de rendre justice aux Amérindiens eux-mêmes, décimés par milliers par les colons espagnols, puis par l’armée américaine. Robert Magnan lui-même continue à pratiquer la chasse de l’animal qui reste autorisée dans les réserves indiennes.

La résurrection du bison dans la mémoire collective américaine est un symbole fort. Président de la Wildlife Conservation Society, Cristian Samper le relève: le bison est une «icône qui représente les idéaux les plus élevés de l’Amérique: unité, résilience ainsi que des paysages et communautés bien préservés.» L’animal, qui peut vivre jusqu’à 30 ans et peser plus de 900 kilos, peut courir jusqu’à plus de 55 km/h, est très agile. Mais contrairement à l’aigle, il n’a pas l’oeil américain, mais un nez et une ouïe très développés…